Biélorussie : la « confession » de Roman Protassevitch suscite l’indignation

Arrêté lors d’un détournement d’avion de Ryanair par les autorités biélorusses il y a dix jours, l’opposant et journaliste a été interrogé sur une chaîne d’Etat. Une interview considérée par ses proches et des ONG comme totalement fabriquée.

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À la fin de la vidéo d’une heure trente, Roman Protassevitch se met à pleurer et se couvre le visage avec les mains. C’est à ce moment-là qu’on peut apercevoir des traces rouges sur ses poignets; comme des blessures infligées par des menottes trop longtemps portées. Le signe que quelque chose ne tourne pas rond, malgré un dispositif (décor sombre, lumière tamisée et face-à-face avec l’interlocuteur) construit pour montrer le contraire.

Sauf que ceci n’est pas une interview. Dans un entretien diffusé jeudi 3 juin par la chaîne publique biélorusse ONT, le dissident Roman Protassevitch, 26 ans, admet avoir appelé à des manifestations l’année dernière et fait l’éloge du chef de l’Etat, Alexandre Loukachenko. Celui qui a récemment été arrêté après le détournement de son avion reconnaît sa culpabilité et dit vouloir corriger ses erreurs. Il assure qu’il va bien, qualifie l’opposition biélorusse en exil d’« experts en détournement de fonds » et balance une très longue liste de noms de personnes impliquées dans la révolution.

Ancien rédacteur en chef du média d’opposition NEXTA, qui a joué un rôle clé dans le mouvement de contestation historique en Biélorussie en 2020, Roman Protassevitch dit également vouloir corriger ses erreurs et mener une vie tranquille, loin de la politique.

Propagande d’État

Pour la société civile et l’opposition biélorusse, pas de doute : les aveux du jeune homme ont été obtenus sous la pression. « A l’aide de la violence, vous pouvez faire dire à une personne ce que vous voulez », a réagi depuis Varsovie Svetlana Tsikhanovskaïa, la chef de l’opposition en exil. Il ne faut même pas prêter attention à ces mots, car ils sont dits après la torture. La tâche des prisonniers politiques est de survivre ». Le père du journaliste, Dmitri Protassevitch, a quant à lui jugé que ces aveux télévisés étaient le résultat de « violences, de tortures et de menaces ». « Je connais très bien mon fils et j’ai la conviction qu’il ne dirait jamais des choses pareilles », a-t-il affirmé.

« C’est une tendance que l’on observe ces derniers temps : on a vu beaucoup de vidéos de ce genre à la télévision d’Etat ou sur les comptes Telegram du ministère de l’Intérieur, où l’on filme les personnes faisant soi-disant des aveux, expliquait Valiantsin Stefavovic, de l’ONG de defense des droits de l’homme Viasna, à RFI. Nous savons que dans beaucoup de cas, cela s’accompagne de tortures. Certains détenus en témoignent ensuite grâce à leurs avocats. En réalité, ces vidéos sont une forme de la propagande d’Etat, qui explique aux Biélorusses que les manifestations dans le pays n’étaient pas le reflet de l’indignation ressentie par les gens quant au résultat de la présidentielle, mais qu’elles étaient inspirées par l’Occident qui veut saper la stabilité de notre merveilleux pays ».

Passible de 15 ans de prison

Roman Protassevitch a été arrêté le 23 mai avec sa compagne russe de 23 ans, Sofia Sapega, après l’atterrissage non prévu de leur avion à Minsk, la capitale de la Biélorussie. L’avion de la compagnie Ryanair était parti d’Athènes et devait atterrir à Vilnius, en Lituanie. Les autorités biélorusses ont justifié le déroutage de l’avion, qui survolait leur territoire, par une alerte à la bombe. L’affaire a suscité un tollé international et l’annonce de nouvelles sanctions contre le pays; l’opposition et les capitales occidentales dénonçant un subterfuge du régime d’Alexandre Loukachenko pour arrêter l’opposant.

Dans son pays, Roman Protassevitch est poursuivi pour « organisation » d’émeutes, un crime passible de 15 ans de prison. Au lendemain de son arrestation, une première vidéo du journaliste avait déjà été diffusée, dans laquelle il disait être « passé aux aveux ». Son amie russe, Sofia Sapega, est également apparue dans une vidéo où elle avoue des crimes.

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