Pourquoi y a-t-il urgence à traiter les questions sur le port du voile?

Le débat anime notre société depuis plus de vingt ans sans véritable avancée et avec un discours qui s’est radicalisé. Éclairage avec  la philosophe et essayiste Nadia Geerts qui vient de publier deux livres  sur la laïcité et le port du voile.

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C’est une militante de longue date. ­Féministe, antiraciste, antifasciste, ­républicaine, Nadia Geerts, agrégée en philosophie, aura été de tous les combats qui animent le camp progressiste depuis plus de trente ans. Son discours pertinent mais toujours mesuré lui a récemment valu d’être la cible d’une campagne de haine. Elle vient de publier coup sur coup deux livres sur la laïcité et le port du voile.

Pourquoi y a-t-il urgence à traiter les questions sur le port du voile?
NADIA GEERTS – On en parle depuis plus de vingt ans. Mais il faut bien constater qu’en la matière, non seulement on n’a pas avancé, mais on a même reculé. Si on fait une rapide rétrospective: le voile à l’école, le voile dans l’administration, le voile au Parlement n’ont pas reçu de réponse uniforme et définitive. La seule chose qui a été réglementée de manière claire, c’est la question du voile intégral interdit sur la voie publique. Pour tout le reste, on est dans le flou, dans l’hésitation, et cela permet à ceux qui ont un agenda intégriste d’avancer leurs pions.

S’il y a urgence à en parler, c’est parce que l’islamisme avance?
Oui. Et il faudrait être aveugle pour nier le phénomène. Il est impérieux de mettre un coup d’arrêt à la politisation de la religion en instaurant des espaces publics préservés, neutres.

Quelle est votre position sur le port du voile?
C’est un phénomène qui m’inquiète parce que, pour moi, ce n’est pas quelque chose d’innocent. Je pense qu’on se trompe si l’on considère que porter le voile, c’est la même chose que porter une robe d’une certaine longueur. Je crois que le voile est fondamentalement sexiste en ce qu’il conditionne la présence de la femme dans l’espace public. Ça ne me fait donc pas plaisir de constater qu’il y a de plus en plus de femmes ­voilées notamment dans les rues de Bruxelles. Cela étant, je suis démocrate. Je ne veux pas interdire tout ce qui me déplaît. La seule chose pour laquelle je me bats, c’est pour qu’à l’école et dans la sphère des institutions publiques – pour les fonctionnaires, ceux qui représentent l’État – le principe de neutralité soit respecté. La ­neutralité exclusive: l’absence d’affichage de ses convictions.

Mais si c’est le choix d’une femme de porter le foulard, le lui interdire, n’est-ce pas nier une partie de son libre arbitre?
Je suis persuadée que la plupart des femmes ­voilées décident de porter le voile. La plupart d’entre elles le font par choix et ne sont pas contraintes par un “méchant” père, frère ou imam. Pour autant, c’est un choix très suggéré. Il y a toute une littérature, tout un environnement et derrière, toute une idéologie qui sont à l’œuvre pour les convaincre que c’est ce qu’elles doivent faire. Ensuite, ce n’est pas parce que c’est un choix que ça doit être nécessairement respecté de façon absolue. Si moi je choisis le naturisme, je ne peux pas cependant prétendre travailler toute nue. Même si c’est mon choix. Les lois, par essence, limitent la liberté. Et tout choix a des conséquences. Je porte un voile, très bien, mais alors je ne peux pas travailler dans la fonction publique.

La gauche qui a lutté contre les signes convictionnels catholiques dans l’espace public et qui se bat maintenant pour le retour d’autres signes convictionnels… Qu’en  pensez-vous?
La gauche belge me déçoit énormément. En France, c’est un peu différent: il y existe encore une gauche laïque. En Belgique, il y a encore des ­individus se réclamant de cette gauche universaliste et laïque… Mais les partis de gauche sont absolument calamiteux. Et ont viré au communautarisme. Je peux en donner une explication. Pour une bonne partie de la gauche, les musulmans sont aujourd’hui les nouveaux “damnés de la terre”. Il y a donc une impossibilité à appliquer à l’islam le même raisonnement qu’on a pu utiliser face au christianisme. Quand il s’agissait de lutter contre le cléricalisme catholique, c’était facile: on s’attaque au pape, aux cardinaux, aux évêques… Des hommes blancs, riches et puissants. Pour la gauche, c’est du velours. Tandis que lorsqu’il s’agit de s’attaquer à la volonté d’un certain islam d’exercer un pouvoir politique, je crois que dans l’imaginaire de beaucoup de gens de gauche, ça veut dire s’attaquer aux musulmans. Qui sont associés aux immigrés, donc à une population pauvre, victime de discriminations, etc. Beaucoup de gens à ­gauche se disent: “On ne va pas encore en plus en rajouter et les ennuyer avec l’islam”. Pourtant, il faut pouvoir dissocier…

C’est-à-dire?
Il faut lutter contre les discriminations dont fait l’objet la personne issue de l’immigration, qu’elle soit musulmane ou non, tout en refusant de donner droit de cité à l’islam politique. En France, c’est ­différent: on dissocie plus. Notamment parce que beaucoup de musulmans sont d’origine algérienne. Et les Algériens savent ce que c’est l’islamisme: ils ont eu à souffrir du GIA, le groupe islamique armé, qui a voulu renverser le gouvernement algérien dans les années 90, tout en massacrant plusieurs dizaines de milliers de civils. Beaucoup d’intellectuels algériens sont laïques parce qu’ils savent ce que c’est, l’islamisme.

Est-ce que la gauche ne dérive pas de plus en plus vers un discours s’adressant à  des “mini-communautés”?
Le politique devrait penser un monde commun et s’adresser à des citoyens, pas à des souffrances, des blessures individuelles… Ce n’est pas ça le but du politique. La volonté louable de la gauche de faire en sorte qu’il n’y ait pas de laissés-pour-compte produit comme effet pervers et paradoxal des ­politiques, en fait, ultralibérales où tout repose sur la liberté individuelle.

Cet individualisme n’a-t-il pas été radicalisé par chacun au cœur de sa bulle pendant cette crise sanitaire?
Oui. À défaut de pouvoir être avec les autres au travail, à l’école, à la gym ou sur une terrasse, on passe un temps considérable sur les réseaux sociaux à “s’informer” avec tous les guillemets qui s’imposent. Il n’y a plus de raccrochage à la réalité. Le virtuel prend toute la place, pour certains en tout cas.

Comment voyez-vous évoluer la société?
Je ne peux pas croire qu’il n’y aura pas un sursaut car on délire tellement ces dernières années. Je vois arriver chez nous cette pensée “woke” des États-Unis, selon laquelle il faut débusquer en ­permanence des injustices sociales, que je trouve terriblement destructrice pour le monde, le récit commun, justement. Je vois avec inquiétude sa pénétration. J’entends parler aujourd’hui de    “personnes racisées”, de “privilège blanc”… Je n’aurais jamais cru assister à la réintroduction, dans notre société, des critères de la race. Car il s’agit bien de cataloguer les gens en fonction de leur couleur de peau. Les “safe spaces” (qui reposent sur l’idée qu’on est mieux “entre soi” pour parler de certaines choses – NDLR), l’écriture inclusive, les multiples identités sexuelles et de genre procèdent de cette même logique, qui pour faire droit à toute une série de revendications, va très loin dans le morcellement de la société. Sous couvert d’être à l’écoute de souffrances, on fabrique de nouvelles inégalités, de nouvelles injustices. On crée, ce ­faisant, un véritable baril de poudre. Je crains que la réaction par rapport à cette dérive du morcellement vienne de l’extrême droite.

Par exemple avec Jürgen Conings?
Oui. On risque un mouvement de balancier. On a ces discours à la Farida Tahar, à la Rajae Maouane qui sont très porteurs chez certains. En même temps on voit bien qu’il y a une partie de la population que ça agace prodigieusement et qui du coup devient une proie facile pour l’extrême droite. Et celle-ci va en profiter pour dire: “Vous voyez, on vous l’avait dit: on ne peut pas vivre ­ensemble”. Moi, ce que j’essaie de dire c’est que bien sûr on peut vivre ensemble. Il faut pour cela des lois justes et qui ne créent pas de nouvelles inégalités sous prétexte d’en rectifier d’anciennes. L’universalisme – qui repose sur le principe humaniste selon lequel notre commune humanité est plus importante que nos différences – n’est pas ­parfait. Bien sûr qu’il y a des inégalités et des ­discriminations. Mais ça reste la moins mauvaise manière de gérer la chose publique…

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