Pourquoi la Russie continue-t-elle de soutenir Loukachenko?

Vladimir Poutine reste un appui essentiel du président biélorusse mais son soutien pourrait être bien plus instable qu’il n’y paraît.

Les présidents russe et biélorusse, lors d'une réunion au Botcharov Routcheï, à Sotchi, le 14 septembre 2020 @BelgaImage

Depuis plusieurs jours, l’affaire Protassevitch fait rage. De toute évidence, le pouvoir biélorusse a prétexté de la présence d’une bombe (en réalité inexistante) sur un avion Ryanair passant dans son domaine aérien pour arrêter cet opposant politique présent à bord. Mais alors que le scandale a fait réagir tout l’Occident, le Kremlin est resté silencieux. Un mutisme qui a duré 24 heures, soit une éternité pour la diplomatie.

Au bout du compte, le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov a fini par qualifier l’approche biélorusse de «raisonnable», mais Moscou souffle le chaud et le froid. D’une part le ministre des Affaires étrangères appelle simplement chacun à garder son «sang-froid». De l’autre sa porte-parole s’est dit «choquée» par les réactions occidentales et s’est montrée beaucoup plus agressive. Quant à Vladimir Poutine, silence radio. Son porte-parole, Dmitri Peskov, a juste noté que «ce sont les instances aériennes internationales qui doivent donner une évaluation» sur cette situation. Cette histoire en dit long sur la position russe par rapport à la Biélorussie. Le Kremlin est en réalité tiraillé entre ses incitants à soutenir Loukachenko et la gêne que provoque cette relation très spéciale.

Une alliance pas si parfaite

Moscou n’est pas à l’aise vis-à-vis du pays voisin et pourtant, Vladimir Poutine a toutes les cartes en main pour que Loukachenko ne la mette pas dans l’embarras. La moitié du PIB biélorusse dépend de la Russie, 50% de la dette publique étrangère de Minsk serait liée à Moscou, et la survie de la Biélorussie est inséparable des aides russes, via des rabais sur le pétrole notamment. La Russie a de plus établi une union spéciale avec la Biélorussie depuis 1997. Le Kremlin veut donc tout simplement garder sa prédominance dans le pays.

Ce contexte est évidemment pris en compte par Loukachenko. Son pays est en droit de craindre l’ombre de Moscou. Il se tient donc à carreaux… sur certains points. Car Loukachenko joue à un jeu dangereux. Un coup, il ménage son allié russe, et une autre fois il rappelle son indépendance. Cela se voit notamment dans les réunions qu’il a eues avec Vladimir Poutine depuis sa dernière réélection controversée. Les deux dirigeants se sont rencontrés quelques fois mais cela n’a débouché sur aucun accord pour renforcer les liens entre les deux pays. Poutine et Loukachenko doivent se revoir ce vendredi à Sotchi à propos de leur alliance mais aucun agenda n’est prévu, ni même une déclaration.

Après tout le soutien accordé au président biélorusse, Moscou a de quoi être déçue. Elle aurait par exemple pu s’attendre à ce qu’un permis soit donné pour installer une base militaire russe en Biélorussie, dans une stratégie d’opposition avec l’Otan. Bachar al-Assad l’a fait alors pourquoi pas Loukachenko? Des contrats auraient pu également être signés entre des entreprises biélorusses et russes. Finalement, il n’y a eu rien de tout cela.

En parallèle, le soutien de Moscou au président biélorusse commence à lui coûter sur d’autres plans. Vladimir Poutine voudrait notamment calmer les tensions avec Washington. Preuve en est de la réunion prévue avec Joe Biden le 16 juin prochain à Genève. Or la situation en Biélorussie risque d’empêcher le Kremlin d’atteindre ses objectifs lors de cette rencontre.

Sanctionner Minsk ou Moscou?

Selon Franak Viacorka, conseiller principal de la chef exilée de l’opposition biélorusse, le Kremlin n’apprécie guère Loukachenko. « Mais en même temps, comme il n’y a personne de plus pro-russe, ils préfèrent le garder pour le moment« , explique-t-il au New York Times. De toute évidence, le président biélorusse est conscient de cela et il en profite pour rappeler qu’il n’est pas à la botte de Moscou. Ses opposants sont d’accord sur ce point pour dire que Loukachenko n’est pas la marionnette rêvée de Moscou. Il est peut-être un dictateur sans pitié, mais il veille à limiter la dépendance déjà grande à son grand voisin. Les Biélorusses sont très opposés à l’idée d’une absorption de leur pays par la Russie, contrairement aux Criméens, et si le président veut rester au pouvoir, il a tout intérêt à ne pas aller dans cette direction, du moins pas trop.

Pour arrêter la répression en Biélorussie, l’opposition biélorusse appelle l’Occident à cibler les sanctions contre Loukachenko, pour que l’élite biélorusse se détache tout simplement de lui. Mais cette stratégie n’est pas partagée par tous. Ce mardi, l’historienne d’origine russe Galia Ackermann a affirmé sur franceinfo que « tant que Poutine soutiendra Loukachenko, il ne tombera pas« . Pour elle, c’est donc Moscou qu’il faut viser, et plus spécifiquement le porte-monnaie des oligarques russes qui soutiennent le Kremlin. Elle considère que c’est le seul moyen pour faire bouger les lignes à Minsk. Cette analyse est partagée par certains élus américains comme le sénateur républicain Ben Sasse. Une évolution du débat qui est très mal perçue par l’opposition biélorusse, qui craint que l’Occident ne se trompe de cible. «Lorsque la question biélorusse est discutée dans le contexte de la question russe, elle devient impossible à résoudre», s’inquiète Franak Viacorka.

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