Les révélations se multiplient dans l’affaire Jürgen Conings

La Défense et la ministre Ludivine Dedonder reconnaissent des dysfonctionnements dans leurs services. En parallèle, les projets du militaire en fuite se dévoilent petit à petit.

La ministre de la Défense Ludivine Dedonder en conférence de presse, le 25 mai 2021 @BelgaImage

Cela fait maintenant plus d’une semaine que Jürgen Conings est introuvable. Le seul indice sérieux, c’est sa voiture, retrouvée dans le parc de la Haute-Campine. Elle contenait des armes et un dispositif soupçonné d’être un piège. Depuis, toutes les pistes sont envisagées pour contrer ce qui semble être une opération planifiée de longue date. Mais alors que les autorités patinent, les révélations se succèdent et mettent en défaut la Défense, accusée d’avoir négligé des signaux d’alerte sur les intentions de Jürgen Conings.

Des alertes multiples mais peu de réactions

La première fois que ce militaire est repéré par la Sûreté de l’État, c’est en 2015, comme le confirment ce mardi les premières enquêtes internes au dossier. Une première étape suivie par bien d’autres. Dès 2017, les services de police et de justice l’ont dans le viseur avec plusieurs procès-verbaux rédigés à son encontre. L’un d’entre eux faisait état d’un «port d’une arme prohibée» (en l’occurrence, une arme blanche), un autre de «menaces». Aucun de ses faits ne serait remonté jusqu’au SGRS (le service des renseignements militaires) qui n’aurait été mis au courant de cela que très récemment. En 2018, les services de renseignement découvrent que Jürgen Conings participe à un groupe d’extrême droite.

Dès juin 2020, la menace devient très vite de plus en plus concrète. Il manifeste alors son ambition de trouver l’adresse du virologue Marc Van Ranst, manifestement pour lui nuire. Deux mois plus tard, l’Organe de Coordination pour l’Analyse de la Menace (OCAM) ouvre une enquête contre le militaire qualifié d’«extrémiste potentiellement violent». C’est alors que son nom est inscrit dans la Banque de données commune (BDC) et que son cas est examiné. Fin août, la SGRS retire à Jürgen Conings son habilitation de sécurité qui lui permettait, grâce à son niveau élevé, d’accéder aux bâtiments sensibles. Mais il faudra ecnore attendre le 12 novembre pour cette décision devienne effective. Jürgen Conings n’est pas écarté mais relégué à un autre poste, celui d’instructeur.

L’inquiétude ne retombe pas dans les semaines et mois qui suivent. En décembre, la Sécurité de l’État est alertée par un rapport psychologique sur la dangerosité du militaire. Le 1er février 2021, il s’avère que ce dernier veut commettre un attentat contre une mosquée et la sonnette d’alarme est tirée. Le 17 février, rebelote et le niveau de menace de Jürgen Conings est relevé de trois à quatre («très grave»), soit le maximum. Malgré tout, les renseignements militaires ne donnent pas suite à cette information.

Jürgen Conings et les autres

Avec le recul, ce manque de réaction est particulièrement dommageable pour l’armée. «Il y a des erreurs que nous avons commises, probablement dans les flux d’informations, dans l’application de certaines procédures et dans la coordination entre départements», reconnaît à la RTBF Michel Hofman, le chef de la Défense. Même par rapport à la situation actuelle, ses réponses sont parfois hésitantes. Quand il lui est demandé s’il manque d’autres armes dans les casernes après celles retrouvées dans la voiture de Jürgen Conings, Michel Hofman fait un rire gêné. «On a fait le contrôle donc j’espère que non», répond-il timidement.

Mais comme si ce n’était pas assez, il s’avère aussi que Jürgen Conings n’est pas le seul élément problématique dans cette histoire. Selon LN24, deux membres de la police militaire (MP) ont été affectés à la protection des députés au Parlement fédéral et au Parlement wallon. Le problème, c’est qu’ils étaient fichés comme proches de l’extrême-droite et suivis par les services de renseignements. Pour l’heure, il est par contre impossible de savoir quand ils ont servis à ce poste, pour combien de temps et de quelle manière ils menaient cette mission. A priori, il s’avère que l’alerte de l’Ocam à leur propos n’a pas été suivie d’une décision pour réaffecter ces deux militaires. En somme, une situation assez similaire à Jürgen Conings, qui a d’ailleurs servi comme MP. Une enquête vient d’être ouverte à ce propos.

Des explications au Parlement

Face au scandale, la ministre de la Défense, Ludivine Dedonder (PS) a été invitée à s’expliquer devant la Chambre. L’affaire est d’autant plus brûlante qu’une trentaine de militaires sont surveillés au même titre que Jürgen Conings pour leurs sympathies avec l’extrême-droite. Ce ne sont donc pas les questions qui ont manqué. Comment Jürgen Conings a pu avoir accès aux armes dans une caserne lundi 17 mai? Comment les militaires proches de l’extrême-droite sont surveillés? Quelle est l’ampleur de la menace? Comment sont transmises les informations sur cette problématique? Et la liste continue…

La ministre assure d’abord que des enquêtes sont en cours. Elle confirme qu’elle a «demandé des mesures internes à l’encontre de 11 militaires (suivis pour leurs sympathies extrémistes, ndlr) pour qu’ils n’aient plus accès aux armes et pour qu’ils soient suivis de près par leur hiérarchie et le SGRS». Un recrutement pour palier à un manque de personnel au sein des renseignements militaires est jugé «nécessaire».

Sur le manque de communication sur le cas de Jürgen Conings, elle précise: «Je n’ai pas été mise au courant de son inscription sur la liste de l’Ocam». «En février 2021, il est inscrit sur la liste de l’Ocam. Cette information est traitée uniquement par le SGRS sans remonter vers la hiérarchie. Le chef SGRS dit ne pas en avoir été informé. La raison pour laquelle l’information sur le fichage de ce militaire au niveau 3 de la menace n’a pas été relayée fait l’objet de l’enquête que j’ai demandée», ajoute-elle. La ministre précise que ni la liste de l’OCAM, ni le projet d’attentat contre une mosquée n’est remonté jusqu’à elle. «L’exploitation de l’information a été lacunaire et sa circulation aussi», avoue-t-elle. «Elle a été limitée au service. Par conséquent, je n’ai pas reçu cette information. Ça n’est pas normal et ça ne peut pas se reproduire».

Enfin, Ludivine Dedonder a donné plus de détails pour expliquer que Jürgen Conings ait pu se procurer des armes dans une caserne. «Il était collaborateur logistique et était responsable de la préparation des séances de tirs», dit-elle. «Il avait accès au dépôt de munition et à l’armurerie. Le 17 mai, il a accédé aux deux. Il a abusé de la confiance d’un membre du personnel présent. Il a placé les armes et les munitions dans un véhicule militaire avant de les transférer dans sa voiture privée. Le vol a été constaté le lendemain. En circonstances sécuritaires normales, les véhicules privés sont rarement contrôlés. L’armurerie n’est pas équipée de caméras de surveillance».

Des soutiens troublants

Les 15 et 30 juin, des rapports devraient être remis pour en savoir plus sur cette affaire. En attendant, ce qui inquiète de plus en plus les autorités, c’est la popularité de Jürgen Conings au sein d’une partie de la population. Samedi dernier, entre 150 et 200 personnes ont manifesté en faveur du militaire à Maasmechelen. Cette semaine, Facebook a dû fermer un groupe de soutien à Jürgen Conings qui comptait près de 50.000 sympathisants. Même des élus politiques ont exprimé leurs sympathies envers lui. C’est le cas de deux conseillers communaux PP à Verviers à Dison, ainsi que d’une conseillère du CPAS à Ath.

Hier, la ministre de la Défense a condamné les soutiens adressés à Jürgen Conings. «Soutenir cet homme, c’est soutenir un homme qui menace de tuer ou blesser des innocents», riposte-elle. «Cela montre aussi que les idées radicales et exprimées sont tolérées voire endossées par certains depuis longtemps. Ils nuisent à la réputation et à l’honneur des 25.000 membres qui composent la Défense».

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