Balance ton sport amateur

Des championnes comme Charline Van Snick, Lola Mansour  et Justine Henin dénoncent les inégalités de traitement et les violences sexistes et sexuelles dans le sport dès l’âge de 6 ans. Le gouvernement a un plan, mais il faut aussi miser sur l’éducation.

Justine Henin @BelgaImage

« Où sont les équipements de coupe féminine?” Lola Mansour, double championne de Belgique de judo, connaît la réponse à la question qu’elle pose au moment de recevoir les tenues officielles: ils  n’existent pas. Si elle s’est plusieurs fois interrogée à haute voix devant les représentants de la Fédération belge, c’est pour que les dirigeants se rendent compte que ce n’est pas normal. Jusqu’ici, son étonnamment n’a pas trouvé de réponses satisfaisantes.

Lola Mansour a toujours été sensible au combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes dans le sport, mais c’est surtout au cours de ces cinq dernières années que son engagement s’est renforcé. Elle évoque deux déclics. Le premier a suivi la venue d’une amie canadienne en ­Belgique pour une série d’entraînements. “Je l’ai vue sursauter plusieurs fois à des remarques du coach”, se souvient la judokate de 27 ans. Elle cite en exemple la fois où un porte-drapeau a hurlé aux oreilles d’un adolescent de 14 ans “T’as pas honte? Tu tombes contre une fille!”. La fille en question était en préparation pour les championnats d’Europe senior. “Autant dire qu’il est normal qu’il perde, conclut Mansour en s’interrogeant. Quel message est-ce que ça renvoie à ce jeune homme? Et, surtout, c’est irrespectueux par rapport à la judokate qui est clairement un modèle pour les jeunes générations.”

Le second déclic a eu lieu en 2018 lorsque Lola Mansour a eu une commotion cérébrale. Éloignée des tatamis, elle a pris le recul nécessaire pour réaliser ce qu’il se passait réellement dans ce milieu. Sa réflexion a mûri et au début de cette année, elle s’est remémoré plusieurs anecdotes désolantes avec Charline Van Snick. Cette dernière a lancé un appel sur son compte Instagram. Les témoignages sont arrivés massivement, certaines sportives évoquant de véritables agressions morales, physiques ou sexuelles. C’était le début du collectif  “Balance ton sport”, soutenu aujourd’hui par un tas de grands noms comme Justine Henin (tennis), Sofie Gierts (hockey) et Jolien D’Hoore (cyclisme). Leur objectif? Lutter contre les comportements sexistes et promouvoir une pratique sportive équitable et égalitaire pour toutes et tous.

La problématique comprend plusieurs facettes. La plus choquante, évidemment, est celle des abus et des violences à l’égard des sportives (et des sportifs). Le collectif évoque “un réel problème de la libération de la parole allant de pair avec l’impunité générale dont jouissent les auteurs de ces actes inacceptables”. Cette impunité décou­lerait “de l’attitude des structures responsables qui rechignent à protéger leurs athlètes, les rares cas ­rapportés étant – la grande majorité du temps – étouffés en interne”.

Il y a les violences, mais aussi le manque incompréhensible de visibilité des sports féminins dans les médias et le vocabulaire différencié des ­commentateurs. Ou encore les disproportions d’investissements injustifiées entre les équipes masculines et féminines au sein de nombreuses fédérations. Les enjeux sont structurels et ont pour conséquences d’éloigner les jeunes filles, les adolescentes et les femmes des activités spor­tives, pourtant essentielles pour une bonne santé physique et mentale.

En mars dernier, ING, en collaboration avec l’ULB et la VUB, a démontré que 7 femmes ­seulement sur 1.000 étaient affiliées à un club de football tandis que c’est le cas de 13 fois plus d’hommes. L’étude l’explique notamment par le fait que la moitié des communes du pays ne disposent tout simplement pas d’équipes féminines, à l’instar de 8 clubs sur 10. Toutes disciplines confondues, 70 % des affiliés en club sont des hommes. Certains voient encore cela comme une fatalité qui serait liée aux personnalités genrées, ce qui n’a aucun fondement scientifique.

Un combat de boxe

Aurélie Aromatario, sociologue spécialiste des questions de genre et cosignataire de la carte blanche Balance ton sport, mène une thèse sur le roller derby, ce sport de contact en patins à roulettes, et s’intéresse au sport en général. “Les structures sportives traditionnelles peuvent être des lieux d’épanouissement, mais il n’empêche qu’il y règne une structure patriarcale. Il persiste une vision qui représente la féminité comme plus vulnérable ou moins performante, contextualise-t-elle. Une solution parmi d’autres consisterait éventuellement à créer des lieux sportifs hors des institutions. Le roller derby est ainsi un très bon exemple, comme des clubs de boxe militants antifascistes ou fémi­nistes qui ne veulent pas entrer dans les fédérations traditionnelles.

C’est surtout au passage de l’enfance à l’adolescence que les filles s’éloignent des activités spor­tives. Des éléments socio-économiques, culturels ou religieux peuvent l’expliquer. Aurélie ­Aromatario évoque une autre raison:  “Une des ­justifications souvent données dans les abandons sportifs, c’est le rapport négatif de beaucoup de jeunes femmes au corps. Mettre son corps en mouvement, c’est risquer encore plus que d’habitude qu’il soit scruté par des regards masculins quant à son apparence et ses compétences. Ces regards sont particulièrement difficiles à soutenir à l’adolescence, période de doutes et de changements. Les femmes sont soucieuses de ne pas prendre trop de muscles pour rester dans la tendance du corps fin. Une autre raison est le manque d’exemple au sein d’une famille. Le temps de loisir individuel est plus faible pour les mères. Ça laisse moins place à l’exercice”. Les exemples médiatiques sont également essentiels. Cet été, la RTBF s’est à ce titre engagée à proposer aux téléspectateurs autant de compétitions féminines et masculines lors des JO, ce qui est assez logique puisque 48,8 % des athlètes à Tokyo seront des femmes. “C’est un engagement à saluer, mais il faut que ça continue au-delà des Jeux qui n’ont lieu que tous les quatre ans”, alerte encore la judokate.

Le gouvernement francophone a lancé un plan de lutte en guise de solution et a présenté des chiffres: 7 % des présidences de fédérations sont occupées par une femme. L’objectif est qu’en 2025, la ­Fédération Wallonie-Bruxelles ait atteint un tiers de femmes dans les conseils d’administration des fédérations et qu’elle parvienne à “encourager et favoriser la pratique sportive chez les femmes”. En outre, un réseau de référents éthiques devrait être créé pour détecter et lutter contre les discriminations et les violences sexistes.

Pour Lola Mansour toutefois, il faut surtout miser sur l’éducation. Après sa commotion cérébrale, elle a donné des cours à des enfants dès 5 ou 6 ans. “Ils véhiculent déjà des stéréotypes, les petits garçons ne veulent pas travailler avec les filles, car ce sont des filles. Il est important d’avoir un regard plus inclusif et féministe dans l’approche sportive”, soutient-elle enfin

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