Seaspiracy : Le film qui pêche trop gros?

Le percutant documentaire de Netflix prétend dresser le bilan de santé de nos océans et de leurs populations.  On a voulu plonger sous sa surface...

Seaspiracy

Le poisson, c’est bon pour la santé. Du moins, ça l’a été pendant la majeure partie de l’existence de l’humanité. De l’huile de foie de morue d’autrefois aux oméga-3 des alicaments poussés par le marketing des années 2000, nos croyances collectives sont ancrées dans les profondeurs des bienfaits maritimes. Certes, on parle désormais d’un continent de plastiques qui flotterait quelque part dans le Pacifique Sud. Puis d’un autre dans le Pacifique Nord. De métaux lourds dans les gros poissons. De billes de micro-plastiques dans les petits. De sacs étouffant les phoques ou les baleines. Certes. Mais il y a des poissons “bio”, du saumon “sauvage”, de la pêche “durable”.

Et puis, n’a-t-on pas supprimé les pailles, les sacs et les couverts en plastique? Ne trie-t-on pas ses déchets? Ne recycle-t-on pas? À quoi bon tous ces efforts si l’on ne peut plus manger un chaud froid de thon rouge de temps en temps? Au pire, pour compenser, on ira passer un après-midi à nettoyer les plages de la côte belge ou de la Côte d’Opale… Question d’équilibre. Un compromis entre l’effort et le plaisir. Sauf que le documentaire Seaspiracy fait littéralement voler en éclats l’équilibre de nos bonnes consciences.

Un thon plus bas

Le documentaire est extrêmement dense. Peut-être trop. Sa thèse ne peut se résumer en une phrase. La pêche est, d’une part, responsable en grande partie de la pollution plastique des mers. D’autre part, elle détruit la vie marine jusqu’à son extinction. Qui provoquera la nôtre. Tout ceci, accompagné, entre autres, d’une atroce séquence de massacre de jeunes baleines, blinde les certi­tudes. Arrêtons de manger du poisson. D’autant que le tout premier chiffre qu’on retient grâce à un dramatique graphique, c’est qu’il ne reste “aujourd’hui” que “3 % de thons rouges du Pacifique”. L’effet est d’autant plus ­tragique que l’on part d’un “100 %” situé en 1970. Un rapide calcul – 97 % en 50 ans équivaut à 2 % par an – nous place devant cet abîme. Il reste 3 %: une année et demie de thon… Une seule chose à faire: arrêter.

Mais d’abord vérifions. En consultant les 140 pages du rapport qui a permis à l’auteur de bâtir cette affirmation, une première chose saute aux yeux. Les dernières données datent de 2014. Le thon rouge pacifique devrait donc avoir disparu des étals depuis 5 ans. Ensuite, on a beau fouiller, rien qui ressemblerait à ce “3 %”. Une diminution des populations, certes, mais pas ce genre de ­chiffre. Enfin, il y a d’une certaine manière “pire”. Le document fait état de différents scénarios de redémarrage de la croissance de la population de thons rouges, basés sur des hypothèses de prélèvement par classe d’âge de thons. Bref, le premier chiffre-choc est, à tout le moins, inexact.

Seaspiracy

Une paille?

Le second chiffre frappant est relatif à la comparaison entre les sources de pollution des océans aux plastiques. Filets de pêche contre pailles. Une étude de 2018 atteste que 46 % du poids des déchets prélevés dans le continent de plastiques flottant dans le Pacifique était constitué de filets de pêche. Mais il faut contextualiser ce chiffre. Le mode de récolte de ces déchets – des nasses – laisse passer l’eau et avec elle des tas de petits composants naturels ou artificiels. Du plastique, par exemple. Ces nasses récoltent, de facto, les “gros déchets”.

Il est donc plus juste de dire que les filets de pêche représentent 46 % des gros déchets plastiques. Les petits déchets, a fortiori les micro-plastiques, sont exclus de cette étude. Le chiffre avancé selon lequel les pailles de plastique représenteraient 0,03 % repose, lui, sur deux études. L’une d’entre elles a été réalisée en 2015 par la Pr Jenna Jambeck, de l’Université de Géorgie. Interrogée à propos de la petitesse du pourcentage la scientifique a déclaré: “En fait, c’est plus une estimation qu’une statistique. Personne ne sait réellement ce que représentent les pailles en plastique parmi les déchets marins. Mais les experts sont d’accord pour dire qu’elles représentent un moins grave problème que les filets de pêche”.

Le troisième chiffre-choc est une date: 2048. Le narrateur du film: “Si les tendances actuelles de pêche continuent, les océans seront pratiquement vides en 2048”. C’est-à-dire dans 27 ans. Cette allégation repose sur une étude réalisée en 2006, il y a donc 15 ans. Son auteur déclare aujourd’hui: “La plupart des données ont 20 ans. Depuis, nous avons constaté une augmentation des efforts consentis dans de nombreuses régions pour reconstituer les populations de poissons. Il y a actuellement toujours des tas d’exemples de surpêche, de destruction d’habitat marin, de pollution et de problèmes liés au ­changement climatique. Mais il y a également d’innombrables initiatives qui sont à l’œuvre pour réparer ce qui a été détruit”. Voilà pour Seaspiracy en trois vérifications. La situation décrite dans le film ­semble à tout le moins dramatisée.

Seaspiracy

La mer du Nord, terrain vague

Presque tous les poissons que l’on mange chez nous viennent de partout sauf des eaux belges de la mer du Nord, nous indique Koen Stuyck, porte-parole du WWF-Belgique. La moitié de ce que l’on vend dans les magasins, ce sont des poissons d’élevage… J’ai visité des fermes d’élevage de saumons en Norvège et en Écosse. Il y en a qui ont actuellement le label ASC qui atteste de la durabilité de ces élevages. Le thon, il vient du Pacifique. Le crabe, majoritairement aussi. Les anguilles, de l’Atlantique, bref, de partout sauf de la Belgique.” Il y a cependant encore des pêcheurs belges. On peut notamment le constater à ­Nieuport, à la criée.

Ils ne sont plus beaucoup. Il doit rester une quarantaine de bateaux. Ils pêchent surtout dans la mer du Nord, près de la Grande-Bretagne, pour plus de la moitié, de la plie et de la sole. Mais il y a aussi le bar, la barbue, la lotte… Mais il n’y a presque plus rien “devant chez nous”. Et puis dans notre zone, il y a beaucoup d’activités: les éoliennes, l’extraction de sable, quelques espaces Natura 2000 en théorie protégés. Plus le transport. Ce qui fait que nos pêcheurs vont ailleurs.” Quelque 1.900 personnes travaillent en Belgique dans le secteur de la pêche. En 2020, les navires belges ont débarqué 7,8 % de poissons de moins qu’en 2019, pour un chiffre d’affaires de 56 millions d’euros. Cette baisse est consécutive à la crise sanitaire.

“Les labels attestant de la pêche durable ne sont pas parfaits, mais ils ont eu des effets considérables sur l’industrie de la pêche. Ils ont en partie imposé des critères sociaux, environnementaux, une nouvelle manière de pêcher également. Notamment en évitant les “bycatch”, ces captures d’espèces qui ne sont pas ­celles qu’on veut pêcher. Ou en évitant l’emploi de techniques qui détruisent les fonds marins. Comme celle utilisée, malheureusement, par les pêcheurs ­belges dont les filets raclent le sol. C’est pour cette raison qu’il n’y a pas de pêcheurs belges possédant un label “Pêche durable MSC”. La tendance vers une pêche plus respectueuse est très poussive en Belgique… Le problème, c’est que les investissements pour les bateaux sont lourds.” Et peu souples parce que les bateaux et leurs équipements sont conçus pour un seul type de poisson. Ce qui entraîne énormément de “bycatch”.

Mais, signe que cela évolue tout de même, la nouvelle réglementation imposant aux chalutiers de ramener au port leur bycatch – ils ne peuvent plus rejeter les espèces dont ils ne veulent pas comme par le passé – pousse ceux-ci à chercher des solutions alternatives.” Les pratiques sont donc en train de changer également en Belgique. Sur le site de la Fédération belge des armateurs de pêche maritime, on apprend que le secteur expérimente la récupération des déchets provenant de la pêche. “Seaspiracy est sensationnaliste. Je lui mettrais une note de 5 sur 10 en termes du bienfait qu’il apporte à la cause environnementale. La solution, ce n’est pas d’arrêter de manger du poisson – 2 milliards d’êtres humains en dépendent – mais bien de modérer sa consommation.” Et également la consommation de documentaires suggérant qu’utiliser des pailles en plastique n’aurait aucune importance?

Seaspiracy

 

Plus d'actualité