L’Italie se déchire sur la question LGBT+

La Rai est accusée de censure vis-à-vis du rappeur Fedez lorsqu’il a voulu critiquer l’homophobie. Une polémique qui s’ajoute au climat déjà tendu de l’adoption d’une loi contre la discrimination des minorités sexuelles.

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Samedi dernier, le rappeur Fedez a lâché une bombe lors du traditionnel et très populaire concert du 1er mai, à Rome. Rompant avec le côté festif du «Concertone», le chanteur a dénoncé les récentes déclarations homophobes de membres de la Lega, le parti d’extrême-droite de Matteo Salvini. Il les cite alors une par une: “Si j’avais un enfant homosexuel je le brûlerais dans un four”, “Les gays sont des victimes d’une aberration de la nature”, “Le mariage gay conduit à l’extinction de la race”… Des propos encore aujourd’hui non punis par le droit italien mais qui pourraient le devenir si une proposition de loi était adoptée, la loi Zan, actuellement étudiée par le Parlement.

Ce coup de gueule de Fedez aurait à lui seul suffi pour frapper les esprits mais ce n’est pas tout. Il se trouve que selon le rappeur, la télévision publique, la Rai, a tenté de le censurer. Cela a ravivé d’un coup le débat sur la neutralité du diffuseur. En additionnant ça avec le tabou sur les droits des LGBT+ en Italie, l’affaire ne pouvait faire que les gros titres de la presse nationale, et ça n’a pas manqué.

La Rai réticente à dénoncer l’homophobie?

Après le «Concertone», la Rai n’a cessé de tenter de se défendre. Elle a d’abord démenti les accusations de censure mais Fedez a ensuite publié une conversation filmée. On y entend des responsables de la télévision publique supplier le chanteur de ne pas faire de déclaration à caractère politique, sous prétexte que l’événement ne s’y prête pas. Action, réaction: la Rai a tout bonnement déclaré que l’enregistrement était tronqué. Finalement, le directeur de la Rai 3, Franco Di Mare, sera auditionné ce mercredi pour s’expliquer sur le sujet.

En parallèle, Fedez a reçu le soutien de nombreuses personnalités, politiques et culturelles. Parmi celles-ci, on trouve le rockeur Piero Pelù, lui aussi présent au concert, et qui a précisé au Corriere della Sera que la Rai lui avait aussi «demandé de ne pas tirer de trop grosses ‘bombes’». L’ancien Premier ministre Giuseppe Conte et le leader du Parti démocrate, Enrico Letta, ont de leur côté exigé une réforme des nominations à la tête de la Rai, décidées pour l’instant au niveau politique. En 2018, la Lega, alors au pouvoir, avait ainsi voulu que le nouveau président de la Rai soit Marcello Foa, un journaliste reconnu comme eurosceptique, antivaccin, pro-Poutine voire complotiste. Il est toujours en poste aujourd’hui.

De scandale en scandale

Mais si ce scandale prend une telle ampleur, c’est aussi parce qu’il s’inscrit dans le contexte de polémiques à répétition autour des violences envers la communauté LGBT+. Ces derniers temps ont été très mouvementés de ce point de vue. Il y a notamment eu la diffusion d’une vidéo montrant l’agression de deux hommes en train de s’embrasser dans le métro de Rome. L’affaire a provoqué l’indignation dans la classe politique.

Il y a quelques jours, le duo d’humoristes Pio e Amedeo a, à son tour, jeté de l’huile sur le feu. Dans un monologue, les deux hommes ont dénoncé ce qu’ils considèrent être du «politiquement correct», à savoir la réticence à utiliser des insultes envers les femmes, les juifs, les noirs et les homosexuels. «On ne peut même plus dire « ricchione »», disent-ils en référence à une injure contre les hommes homosexuels. Là aussi, le public s’émeut de l’affaire, que ce soit pour les dénoncer ou pour les défendre. Finalement, le duo a précisé avoir voulu faire une satire et a assuré défendre les droits des LGBT+.

Une loi anti-discrimination qui tarde à arriver

Ce climat de tension n’est pas près de retomber puisque la question de la loi Zan doit prochainement être traitée par le Sénat. Cette proposition législative destinée à renforcer la protection juridique de minorités discriminées, y compris sexuelles, a été adoptée par la Chambre en novembre dernier. Son passage au Sénat représente la dernière étape avant son adoption. Mais là, problème: les partis de droite retardent autant que possible cette perspective via diverses manœuvres parlementaires. C’est d’ailleurs dans ce contexte de blocage parlementaire que Fedez a pris la parole ce 1er mai.

Le rappeur a ensuite reçu le soutien d’Alessandro Zan, initiateur de la proposition de loi. «Les déclarations de Fedez sont très importantes car elles parlent de justice et expliquent que ce n’est pas une loi liberticide. Malheureusement, une partie de la politique l’a transformé en drapeau idéologique: au contraire, ce n’est rien de plus qu’une loi pour tous, qui existe dans tous les pays d’Europe et qui, nous l’espérons, arrivera bientôt en Italie», a déclaré le député du parti démocrate italien au média Open.

Si la loi Zan était adoptée, elle modifierait l’article 604-bis du code pénal italien qui punit aujourd’hui tout acte de «propagande et incitation au crime pour des raisons de discrimination raciale, ethnique et religieuse». Ce texte condamnerait alors aussi les discriminations fondées «sur le sexe, le genre, l’orientation sexuelle, l’identité de genre ou le handicap». La loi ne créerait donc pas de nouvelle sentence pénale mais élargirait le champ d’application de celle existante. Un autre article de la proposition de loi précise par ailleurs qu’il n’est pas question de limiter la liberté d’expression mais de simplement sanctionner les déclarations insultantes. En Belgique, la même chose a été faite lorsque la loi Moureau contre le racisme a été élargie pour devenir la loi anti-discrimination. C’était en 2003.

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