Tac au tac: Astrid Ullens de Schooten Whettnall

À 82 ans, à la tête d’une fondation artistique, cette collectionneuse casse les codes de la noblesse.

@ Rip Hopkins

Votre fondation – la Fondation A Stichting dédiée à la photo – va bientôt fêter ses dix ans. Pourquoi avoir créé cette fondation?  Pour laisser une trace de vous ou une trace de rien du tout?
Pour laisser une trace de rien du tout. Ce qui m’intéresse, c’est la transmission aux enfants, et surtout aux enfants des milieux défavorisés. C’est pour ça que je suis installée dans la commune de Forest…

Dans un quartier populaire où vous avez organisé beaucoup d’ateliers d’initiation à la photo pour les enfants. Vous y avez consacré beaucoup d’argent?
On ne parle pas argent! J’ai dépensé beaucoup d’énergie, mais avec énormément de plaisir parce que j’ai obtenu ce que je voulais: les enfants se sont mis à regarder et à réfléchir.

Collectionneuse et mécène, vous devez être entourée d’une cour?
Pas du tout. Personne ne sait ce que j’ai, et on ne me déroule le tapis rouge nulle part.

Quand vous avez acheté votre première oeuvre d’art contemporain, votre mère a dit: “C’est horrible, mais continue”.
Elle a dit exactement: “Je déteste, mais continue”. Je trouve ça génial. Elle avait 80 ans. Elle m’a dit de continuer parce que ma mère était une femme brillante et très curieuse.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’art et dans la photographie?
La base philosophique: quel est le monde que nous allons léguer à nos enfants? Je suis dans la dernière ligne droite de ma vie, et je travaille sur cette notion de transmission…

Avez-vous vécu une prise de conscience existentielle ou une révélation?
Oui, lors d’un voyage en Afghanistan… Je m’étais bien occupée de mes enfants, j’avais fait tout ce qu’il fallait, j’avais près de 70 ans, je pouvais commencer à m’intéresser aux autres, d’autant que j’ai toujours ressenti un sentiment d’injustice. Pourquoi j’étais née du bon côté de la barrière et pourquoi d’autres meurent tous les jours d’être nés de l’autre côté?

Enfant, vous êtes-vous rendu compte, un jour, que vous étiez une privilégiée?
Non, pour moi, c’était une chose normale. On vivait dans le luxe, on avait du personnel et tous mes amis vivaient ainsi, donc je ne me suis jamais posé de questions…

Votre famille a fait fortune dans?
Dans le sucre, la Raffinerie tirlemontoise.

Dans le cercle de la noblesse belge, vous passez pour une excentrique, une irrécupérable ou une fashion victim?
(Rire.) Je pense être un numéro à part. J’ai senti l’opprobre, j’en ai souffert parce que je sentais que je dérangeais quand j’arrivais quelque part, mais maintenant, c’est fini…

Dans la noblesse, on vous invite ou on vous évite?
Je pense qu’on m’évite.

Qu’est-ce que vous n’avez pas encore fait que vous devez faire?
Un prix pour les jeunes photographes. 

Quand on discute avec vous, on sent que vous êtes une marrante…
Ça, je ne peux pas vous dire, mais c’est vrai que j’adore me moquer de moi.

L’Amérique latine éraflée, jusqu’au 27/6. Fondation A Stichting, Forest. www.fondationastichting.be
 

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