La Super Ligue n’est pas née, mais les grands clubs vont quand même gagner plus d’argent

Ce soir, la Ligue des Champions reprend ses droits avec le Real Madrid - Chelsea. Ces deux clubs ont voulu lancer la Super Ligue européenne de foot, mais n’ont pas tout perdu. L'argent reste plus que jamais le parrain du football et une Champions League nouvelle formule va bientôt le prouver.

Florentino Pérez, président du Real et père de la Super League. @BelgaImage

L’histoire est connue, mais son dernier épisode a fait parler de lui. Douze des plus grands clubs d’Europe ont voulu lancer une lucrative ligue fermée (15 élus permanents -le PSG, le Bayern et Dortmund étaient espérés à terme- et 5 invités par saison), une compétition sans risques de non-qualification sportive et donc sans perte financière possible. Parmi ces fondateurs, trois clubs anglais et un italien sont d’ailleurs en mauvaise position pour participer à la prochaine Champions League. Et puis le chœur uni des anciennes gloires des terrains, des entraîneurs, des joueurs, des autres dirigeants, des supporters, des fédérations nationales et même du monde politique a hurlé à la mort du foot tel qu’il se conçoit depuis la création du championnat anglais  (1863-2021).

Champions League

Les frondeurs (Real, FC Barcelone, Atlético, Juventus, Milan, Inter, United, City, Chelsea, Liverpool, Tottenham, Arsenal) ont fait marche arrière, suivis par la holding américaine JPMorgan qui était prête à avancer entre 4 et 6 milliards pour cette compétition d’ultra-riches. Soulagés, on s’est tous alors moqué de l’amateurisme des instigateurs, Florentino Perez et Andrea Agnelli, respectivement présidents du Real Madrid et de la Juventus, mais aussi milliardaires en « privé », ce qui auraient dû nous alertés. Car, en attendant des sanctions encore hypothétiques, ces insurgés ont gagné.

Matches raccourcis et nouvelles règles

S’ils se sont précipités, c’était pour devancer et faire pression sur le projet d’adaptation de la Ligue de Champions, un plan quasi aussi injuste (plus de représentants des grands championnats, moins d’incertitude sportive), mais en comparaison applaudi dans la tourmente. L’UEFA y augmente de beaucoup le nombre de matches et donc les revenus (tickets et droits TV), tant pis pour les joueurs-gladiateurs dont le corps ne tient plus la cadence. Il faut reconnaître avec l’entraîneur de l’Inter, Antonio Conte, que l’organisme européen est chaque année le seul gagnant certain de ces jeux du cirque alors que, contrairement aux clubs, l’UEFA n’investit rien. Son appétit rejoint d’ailleurs celui de la FIFA qui prépare de son côté des versions XXL de la Coupe du monde des nations et des clubs.

Le message des géants du foot est en tout cas passé: les grands clubs veulent plus de pouvoir et ont besoin de plus d’argent. Le FC Barcelone, le Real ou Manchester United ont beau afficher des chiffres d’affaire annuels autour du milliard d’euros, ils restent fragiles et prisonniers d’une logique infernale.

Deux ans de pandémie sans public ne leur permettent plus de continuer l’inflation des transferts et des salaires des joueurs. Le FC Barcelone a accumulé 1,3 milliard de dettes, à force d’engloutir 70% de ses revenus pour les salaires de ses joueurs et de payer Lionel Messi à peine moins de cent millions bruts par an. Cette course, dopée aux droits TV, ne va pas ralentir. Le sport déjà le plus populaire du monde s’ouvre encore à de nouveaux marchés (La Chine en particulier). Anxieux aussi d’embarquer une jeune génération élevée aux jeux-vidéos, le foot a ainsi plus besoin de frissons que de fair-play. Certains planchent même sur des matches raccourcis, tronçonnés et énergisés par de nouvelles règles.

Gaver les ogres du foot

Alors, tout en faisant mine de sévir, l’UEFA va contenter ses membres le plus puissants, les plus incontournables aussi. Vous imaginez une compétition en mondovision qui exclurait Messi, le meilleur jouer de l’histoire, et le Real, club mythique et archi-dominant cette décennie ? Sa refonte de la Champions League sera donc amendée pour gaver encore un peu plus ces ogres du sport. Elle devrait aussi être avancée, idéalement de deux ans pour commencer dès la saison prochaine et redistribuer au plus vite une manne supplémentaire. Les marchés n’attendent pas.

On vient de le voir à Bordeaux, club important en France, mais abandonné au milieu de sa lutte contre la relégation par King Street, son actionnaire américain. Aussitôt, Perez, père de la Super Ligue, a repris l’exemple pour prouver que le football était un secteur menacé. Ce n’est pas par hasard si les trois derniers présidents à expliquer que le projet n’était pas effacé mais seulement en suspens sont ceux de la Juventus (coté en bourse), du Barça perclus de dettes mais qui doit prolonger le contrat de Messi et du Real obligé de renouveler son équipe, forcément à grands frais.

Investissement et rentabilité

Preuve que le sport passe derrière les bilans comptables, Paolo Maldini, dieu de père en fils à Milan, aujourd’hui à la direction sportive de son club de toujours,  n’a même été averti par son président de son adhésion à la SPL. L’AC est financé par un fonds américain, l’Inter son grand rival par des investisseurs chinois. Même chose à Liverpool où la direction opérationnelle a été contournée par l’actionnaire, un fonds d’investissement américain. Jürgen Klopp, entraîneur de Liverpool, et son emblématique capitaine Jordan Henderson ont la sportivité de reconnaitre que, cette année, West Ham mérite de disputer la Ligue des Champions à leur place.

Leurs actionnaires ont évidemment un autre avis. Ils préfèrent la rentabilité de leurs placements à cette beauté du sport dépendant de la forme ou des blessures de superstars. Ces dernières années, on pensait que le football aux besoins toujours plus dispendieux serait faussé par les millions déversés sans souci de fair-play financier par les pays du Golfe et les oligarques russes. Finalement, c’est la logique capitaliste qui le dénature lentement, remplaçant petit à petit la « glorieuse incertitude du sport » par le tranquille attrait du spectacle.

 

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