«Cancel Culture»: une pratique vieille comme le monde

Bien loin d’être un phénomène nouveau, la « culture de l’annulation » fait même partie intégrante de l’histoire de l’humanité.

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C’est le nouveau débat à la mode: le monde serait menacé par un mouvement en pleine croissance, la «cancel culture». Venue des États-Unis, elle menacerait d’ostraciser des personnalités ou des idées jugées problématiques. Parmi les exemples les plus célèbres, on compte l’écrivaine J. K. Rowling, boycottée par une partie du public pour ses déclarations jugées transphobes. Adieu aussi Pépé le Putois chez Disney, déclaré persona non grata car accusé de normaliser la «culture du viol». Suivent en parallèle tous ceux accusés de harcèlement, d’agressions sexuelles, etc., à l’instar de Roman Polanski.

En réaction, une partie de la classe politique s’est donné pour mission de sauver la «culture», menacée d’être «annulée» par cette vague de dénonciations. Donald Trump n’a de cesse de se réclamer de ce combat. En France, même le président Emmanuel Macron s’inquiète de «certaines théories en sciences sociales totalement importées des Etats-Unis». Et ce week-end, le site de La Libre titrait en une avec Jack Lang s’offusquant face à un phénomène qui «dépasse son entendement».

Mais est-ce que la «cancel culture» est un phénomène si nouveau? Non pour certains spécialistes comme l’historienne Laure Murat qui déclare même à Mediapart que «la “cancel culture”, ça n’existe pas». Car en effet, sous ses airs de nouveau mouvement, la «culture de l’annulation» est tout sauf une tendance inédite.

Colonisation et décolonisation: comment faire valoir sa culture

Ces derniers mois, les dénonciateurs de la «cancel culture» se sont par exemple offusqués de voir des statues déboulonnées. Léopold II en Belgique, Victor Schoelcher en France, Christophe Colomb aux USA, Edward Colston au Royaume-Uni… Tous sont rejetés pour leurs liens avec la colonisation.

Mais si la «culture occidentale» paraît en danger pour certains, force est de constater que l’Occident a, avant toute chose, «annulé» les cultures des pays colonisés. Il suffit pour s’en convaincre d’évoquer le peu d’intérêt que portaient les colons des XIX-XXe siècles envers l’histoire des royaumes africains, vus comme «inférieurs». Mais l’Europe n’est pas la seule à avoir agi de la sorte. En Extrême-Orient, le Japon n’a eu de cesse de faire de même dans ses propres colonies. Et puis, une fois l’indépendance retrouvée, retour de bâton: la «cancel culture» se fait parfois en sens inverse. C’est le cas en Corée où l’immense bâtiment du gouvernement général japonais de Séoul a fait place à une reconstitution du palais de Gyeongbokgung. Plus loin dans le temps, les Espagnols ont aussi tout fait pour «annuler» les cultures amérindiennes. Adieu civilisations mayas, aztèques, incas et autres, place à la chrétienté! Aujourd’hui, ces peuples précolombiens tentent, malgré le passage du temps, de récupérer ce qui a été perdu.

La Révolution française: la bataille pour un idéal de société

Chez nous aussi, il y a eu des grandes vagues de «cancel culture». Une des plus flagrantes est sûrement celle de la Révolution française, qui s’est étendue à toute l’Europe. C’en est alors fini du pouvoir du clergé et de la noblesse. Des abbayes comme Cluny, Villers, Aulne, Cîteaux, Clairvaux, etc. sont détruites, tout comme la cathédrale de Liège. A Paris, la Bastille, le Grand Châtelet et la Tour du Temple, tous symboles de l’Ancien Régime, disparaissent. Des châteaux subissent le même sort.

À côté de ses destructions, la Révolution veut tirer un trait sur les mœurs du passé. Au revoir le règne des nobles, bonjour la devise «Liberté, Égalité, Fraternité»! Les réformes sociales se font et se défont, le code civil de Napoléon se diffuse sur le continent. Et évidemment, quand l’empereur chute, l’ordre antérieur est rétabli vaille que vaille. Preuve que la «cancel culture» de l’époque est faite d’allers-retours  Napoléon est d’abord oublié à Sainte-Hélène, puis sa dépouille ramenée glorieusement en France après l’arrivée au pouvoir en France de Louis-Philippe Ier. Aujourd’hui, la France se demande s’il faut célébrer ou pas l’empereur, signe du caractère très clivant de ce personnage.

Quand les chrétiens veulent s’imposer

On remonte encore un peu plus le temps et on arrive aux iconoclasmes religieux qui ont emmaillé le Moyen-Âge et les temps modernes. En Belgique, Anvers se souvient encore des autodafés et autres destructions de 1566, lors des combats entre catholiques et protestants. Aux Pays-Bas aussi, cette opposition est encore visible de nos jours, comme sur les statues décapitées de la cathédrale d’Utrecht.

Et évidemment, tout cela n’est rien comparé à ce qu’ont subi les Juifs partout en Europe. Victimes de pogroms en série tout au long de l’histoire, leur héritage est lui aussi parti en fumée, et pas que lors de la Seconde Guerre mondiale. L’époque de l’Inquisition est en soi une sorte de grosse «annulation», pour reprendre le terme actuel. Dans la péninsule ibérique, des siècles de présence musulmane ont été oubliés, purement et simplement.

Parfois, ces «annulations» sont moins brutales mais pas moins significatives. Il suffit de penser aux théories scientifiques ignorées au nom de tel ou tel prince chrétien ou autre. C’est le cas du concept d’héliocentrisme, développé depuis l’Antiquité grecque et pourtant rejeté par l’Église. Le pauvre Galilée en a payé le prix… Le mythe de la Terre plate a lui aussi eu la dent dure.

Tour du monde des «cancel cultures»

La religion est un bon exemple pour prouver l’existence de ces vagues de «cancel culture» au fil du temps. En Europe, le christianisme a balayé l’héritage païen. Mais le reste du monde donne aussi de bons exemples. En Israël, les juifs sont encore choqués par la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains. Puis les chrétiens et les musulmans ont tour à tour voulu s’y implanter en oubliant le passé. Et voilà qu’aujourd’hui, le judaïsme revient en grand maître, en oubliant des siècles de présence ottomane.

En Égypte antique aussi, il y a eu cet effet d’allers-retours. Sous le règne d’Akhenaton par exemple, le pharaon a voulu remplacer tous les dieux égyptiens par un seul: Aton. Ce monothéisme n’a pas survécu après sa mort. Puis beaucoup plus tard, les temples égyptiens ont été vandalisés pour oublier ces divinités d’un autre temps. Les touristes peuvent encore le voir avec les représentations de dieux défigurés à coup de pioche sur les murs.

Dans les pays musulmans, comme en Europe, on a eu vite fait d’oublier les cultes païens. La culture berbère en a aussi pris un coup. En Inde, l’empire moghol islamique a aussi tenté de faire oublier l’hindouisme. Aujourd’hui encore, la mosquée de Babri, construite sur un site sacré hindou, est au cœur de toutes les tensions. Depuis l’indépendance de 1947, le pays gomme d’ailleurs lentement mais sûrement les traces du passage séculaire des musulmans. Même le somptueux Taj Mahal est la cible de nationalistes hindous, et qu’importe que le monument serve de carte postale à l’Inde entière!

Et maintenant?

Les exemples pourraient être encore très nombreux. En réalité, la «cancel culture» n’est pas du tout une propriété de notre époque mais une constante, sauf qu’elle n’a jamais été désignée avec une telle expression qui est en fait très politisée. La tension actuelle autour de ce sujet est plutôt le reflet des tensions sociales qui sont, quant à elles, très nouvelles.

Bref, est-ce qu’une «cancel culture» inédite menacerait notre société? Non. Est-ce qu’il faut tirer un trait sur le passé pour réinventer l’avenir? Ça, c’est la véritable question. Certains y verront une démarche nécessaire, à l’instar des révolutionnaires français en quête d’un nouvel ordre social. D’autres y verront un dommage irréparable, en se retrouvant plus dans l’histoire de ces monuments détruits et parfois regrettés. Tout est en fonction de ce que l’on pense des changements sociétaux visibles aujourd’hui. Là est le vrai débat.

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