Un monde de bébés-éprouvette?

Selon une étude israélienne, la majorité des couples auront recours en 2045 à la procréation médicalement assistée. Une équipe du magazine Reporters, sur RTL-TVI, a posé ses caméras dans les banques de sperme.

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La chaleur étouffe la capitale en ce mois de septembre 2006. Âgés de 41 et 42 ans, Alain et Bianca (prénoms d’emprunt) poussent la porte de l’hôpital Érasme à Anderlecht. Voilà cinq ans que le couple tente d’avoir un enfant. Des années de frustration. De souffrance aussi. “L’enfant n’est pas là, mais il prend trop de place”, résume Bianca. Le duo s’accroche à son rêve. Il poursuit le combat avec deux tentatives d’insémination artificielle en Flandre. Aujourd’hui à Anderlecht, avec une fécondation in vitro. Le procédé met à rude épreuve le corps et la tête. “On t’injecte des hormones, tu gonfles.” Bianca tentera cinq fécondations jusqu’à être bloquée par la limite d’âge légale. “Mais je n’avais plus envie… Ça devient lourd et la cinquième fois, tu sais que ça ne va pas marcher.” Le couple se lancera dans un processus d’adoption long de six ans.
Alain et Bianca se sont tournés vers la procréation médicalement assistée (PMA). Le terme regroupe insémination artificielle et fécondation in vitro. Avec une même idée: le recours à une cohorte de médecins pour tomber enceinte.

Bientôt un passage obligé? La menace guette au regard de la chute de la fertilité masculine, selon une équipe israélienne estimant que plus de 50 % des couples y auront recours d’ici 2045. Cette étude est loin de convaincre. Chef du département “diagnostic et traitements de fertilité”, Christophe Blockeel insiste: “Parler de 2045, c’est exagéré. Cela crée une panique injustifiée et cela ne semble pas très scientifique”. Controversée, la publication permet de se pencher sur la pratique de la PMA dans notre pays. Et de revenir sur l’inquiétante baisse de qualité du sperme, l’absence de donneurs belges et le business d’entreprises spécialisées scandinaves.

La baisse de la fertilité masculine ne fait plus débat depuis des années. “Il y a quelques années, il y avait environ 75 millions de spermatozoïdes par éjaculation. Aujourd’hui, on parle de 50 millions. C’est encore cependant plus qu’assez pour une grossesse spontanée”, indique Christophe Blockeel. Comme andrologue, Sam Ward s’avère le spécialiste des problèmes de l’appareil reproducteur masculin. Ce praticien en poste à la clinique Saint-Jean insiste sur le rôle important joué par l’environnement extérieur. “C’est notre hygiène de vie personnelle, ce qui englobe le tabac, le stress, le sommeil et l’alimentation. C’est ensuite, et on en parle régulièrement, les perturbateurs endocriniens.”

Impossible de savoir avec précision quel élément impacte plus qu’un autre la qualité du sperme. Ce phénomène inquiétant occulte toutefois l’essentiel. Les difficultés d’engendrer viennent surtout de l’âge avancé des futures mamans. “On a des personnes de plus en plus âgées et dans la quarantaine. Quand on leur dit qu’il y a un souci lié à leur âge, les gens sont assez étonnés”, explique Oranite Goldrat, gynécologue à la clinique fertilité d’Érasme. Responsable du plus grand centre de fertilisations in vitro d’Europe, Christophe Blockeel tape encore une fois sur le clou: “L’âge de la femme est crucial!” Un tableau de Statbel illustre l’évolution de l’âge moyen des mères belges à la naissance de leur premier enfant. La courbe grimpe lentement mais sûrement. De 27,3 ans en 1998, le chiffre monte à 29,1 en 2017. La situation bruxelloise préoccupe davantage avec 30,2 ans.

Reste que la PMA peut aider de nombreux couples en souffrance. De quoi est-il question et que faut-il savoir sur sa pratique actuelle dans notre pays? Le terme recouvre en réalité deux procédés distincts. Un gynécologue tente toujours de commencer par l’insémination artificielle. Le processus s’avère beaucoup moins lourd pour la femme. Le médecin injecte juste du sperme dans l’utérus. Simple et indolore. De quoi aider la semence du futur papa à se frayer un chemin ou permettre… la parentalité aux couples lesbiens et aux femmes seules.

Ce cas de figure induit le recours à un donneur de sperme anonyme. “Après deux semaines, on connaît le résultat. S’il n’y a pas de grossesse, on peut redémarrer. Il faudra suivre le cycle naturel de la femme, à savoir une tentative par mois. Entrée en janvier à l’hôpital, une femme recevra a priori sa première insémination en mars. Le temps de procéder à une prise de sang, une échographie ou encore une session d’information. La dernière tentative aura lieu une demi-année plus tard et donc au mois d’octobre.” Les gynécologues pres­crivent jusqu’à six cycles d’insémination. ­Christophe Blockeel atteint rarement ce chiffre. “J’ai eu un cas d’un couple lesbien avec une femme de 40 ans ayant une pauvre réserve ovarienne. J’ai suggéré de ne pas perdre notre temps avec une insémination.” Entre alors en scène le second grand procédé de PMA: la fécondation in vitro (FIV). Ici la création de l’embryon se déroule en laboratoire, hors du corps de la femme. Le processus débute par des injections hormonales pour stimuler la création d’ovocytes chez la candidate maman.

La récolte se déroule environ 10 jours plus tard sous anesthésie générale. Une petite semaine après l’incubation, le médecin transfère l’embryon dans l’utérus. Quelque 18.000 à 21.000 FIV ont lieu chaque année en ­Belgique. En légère hausse, le chiffre n’augmente pas vraiment. Impossible en revanche de connaître le nombre d’inséminations. Faute de recensement obligatoire, aucun chiffre n’est disponible. “Le phénomène reste stable dans notre clinique et on ne voit pas pourquoi il en serait autrement ailleurs”, note l’UZ Brussel.

Un business florissant

Les couples lesbiens et les femmes seules constituent une grande partie des demandes. Celles-ci viennent aussi de France où la législation est plus stricte au niveau de la PMA. Ce public doit évidemment recourir au don de sperme anonyme. Ce dernier se trouve au cœur d’un florissant business international. Les donneurs belges se comptent sur les doigts de la main. Il faut donc acheter du… sperme danois. Plusieurs entreprises de l’ancien royaume viking comme Cryos fournissent en effet le monde entier. La situation s’avère un brin paradoxale. Notre législation interdit de rémunérer le don de sperme. Un volontaire belge peut uniquement compter sur une compensation de 75 €. Les couples déboursent donc 300 € à Cryos pour chaque paille du précieux liquide. Chaque nouvelle tentative implique… de remettre la main au porte-monnaie.

Congeler ses ovocytes n’a rien de gratuit. Médicaments non inclus, comptez environ 2.500 €. Voici pourtant la tendance appelée à monter en puissance, selon Oranite Goldrat. “Depuis sept à huit ans, on voit des femmes de 30 à 35 ans qui viennent conserver leur fertilité pour plus tard. Que ce soit parce qu’elles n’ont pas de partenaire ou pas de désir de grossesse actuellement.” Reste que si la PMA et le don de sperme anonyme sauvent de nombreux couples en souffrance, certains enfants ont récemment témoigné leur trouble face à l’histoire de leur conception. Pédopsychiatre périnatal aux cliniques universitaires Saint-Luc, Luc Roegiers assure, pour sa part, que “ce n’est pas la PMA qui induit des ravages psychologiques, c’est l’absence de PMA, ses échecs. Tant mieux qu’il y ait une aide, mais c’est une réponse qui devrait rester individuelle. Ce n’est pas une réponse collective”.

 

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