La Super Ligue implose: la victoire du public ou de l’argent?

L’effondrement de la compétition de football est vu comme le fruit de la rébellion des supporters mais il est possible qu’au final, les clubs rebelles y trouvent leur compte.

Manifestant opposé à la création de la Super Ligue @BegaImage

Ce mercredi, l’arrêt de mort de la Super Ligue semble acté, trois jours à peine après son acte de naissance. Il y a à peine 24 heures, Manchester City a été le premier des 12 clubs fondateurs à renoncer à sa participation à cette nouvelle compétition. Peu après, les cinq autres clubs anglais ont suivi. Aujourd’hui, les trois clubs italiens et l’Atlético Madrid ont à leur tour quitté le navire, confirmant ainsi le naufrage. La Super Ligue est suspendue, alors qu’il ne restait plus à bord que le Real Madrid et le FC Barcelone. Du côté des supporters, on crie victoire. Leur hostilité au projet a eu raison des ambitions des clubs concernés. Mais est-ce que ces derniers ont vraiment perdu la partie? Pas si sûr. Il faut s’attendre à ce que ceux-ci trouvent un autre moyen de répondre à la problématique de fond qui justifiait la naissance de cette compétition: le besoin d’argent.

Money, money, money

Officiellement, la création de la Super Ligue était simplement une occasion de faire du beau spectacle. Le gratin des clubs européens réunis dans une arène, pour le plus grand bonheur des supporters. En tout cas, c’était comme cela qu’elle était était vendue. Mais les instigateurs de l’initiative, le patron du Real Madrid Florentino Pérez et celui de la Juventus Turin Andrea Agnelli, cachaient à peine la véritable raison d’être de leur bébé, à savoir les retombées financières d’un tel événement, qui aurait pu avoir lieu dès la saison 2022-2023. Après une crise du Covid très couteuse pour le milieu du football, il fallait trouver un moyen de rebondir. 

L’appât était tentant. Les clubs fondateurs avaient reçu la promesse d’un versement de 3,5 milliards d’euros en cas de participation. En comparaison, la Ligue des Champions de l’UEFA rapportait 2 milliards chaque année à diviser entre 32 équipes. Les participants à la Super Ligue pouvaient aussi espérer renégocier les droits de transmission à la télévision et les partenariats. Au total, l’objectif était d’atteindre les 10 milliards d’euros de revenus sur la période d’engagement des clubs, en plus des 3,5 milliards de base donc, voire 7 milliards par an selon El País.

Une levée de boucliers à tous les étages

L’intérêt économique n’a pas échappé aux supporters qui se sont soulevés contre une compétition accusée de tuer l’âme du football. Même certains joueurs comme Kevin De Bryune et Luke Shaw ont dénoncé cette tentative de créer cette tentative de concurrence à la Ligue des champions. Le format de la Super Ligue, semi-fermé avec 15 clubs permanents et trois temporaires, faisait encore plus débat. Les supporters ont donc appelé à des boycotts en série, comme à l’encontre de JP Morgan, qui devait financer l’opération.

Mais la fronde n’a pas été que populaire. Elle a aussi été politique. Le Premier ministre britannique Boris Johnson a menacé les six clubs anglais de la Super Ligue de «bombe législative». Parmi les mesures envisagées, une «super taxe» sur les participants. En Italie, la compétition naissante a été critiquée par tous les partis politiques. Même l’Élysée a dénoncé cette initiative, alors qu’aucun club français n’était présent. La Commission européenne a elle aussi fait connaître son hostilité.

Sans surprise, l’UEFA a de son côté répondu aux dissidents en assurant qu’ils risquaient le bannissement des «autres compétitions domestiques, européennes ou mondiales». Même les joueurs auraient pu en payer le prix en étant refusés dans leurs équipes nationales. Bref, ça commence à faire beaucoup sur les épaules des 12 clubs.

Trouver de l’argent, et vite!

L’UEFA a porté le coup de grâce en annonçant qu’elle tendrait la main si les rebelles se repentaient. Face à une telle balance coûts-bénéfices, ces derniers ont donc sauté sur l’occasion. Mais est-ce pour autant la fin de l’histoire? Sûrement pas. Car cela ne règle pas le problème du besoin en ressources financières.

Il est possible que cette affaire aboutisse ainsi à une refonte de la Ligue des champions, afin d’assurer de plus grands revenus aux grands clubs. Une réforme a justement été adoptée en début de semaine par l’UEFA. Pour l’instant, il a été décidé de passer de 32 à 36 équipes et de remplacer la phase de poules par un mini-championnat. D’autres changements sont-ils à prévoir pour contenter les participants de la Super Ligue? Peut-être. L’UEFA a en tout cas invité les 12 clubs «à engager un dialogue calme, constructif et équilibré pour le bien de notre sport». Mais le patron du Real Madrid a mis en garde: «ils disent que le nouveau format arrive en 2024 mais en 2024, nous serons tous morts».

Selon le journal catalan Mundo Deportivo, l’UEFA aurait aussi adopté une résolution d’urgence pour éteindre l’incendie: donner une grosse somme d’argent aux clubs qui renonceraient à la Super Ligue (même si les clubs espagnols et italiens meneurs de la rébellion auraient été exclus du deal). Si cela venait à se confirmer, cela voudrait dire que les clubs sont loin d’avoir simplement reculé face à la pression populaire, mais aussi parce qu’ils avaient un intérêt financier direct à le faire.

Quoi qu’il en soit, l’UEFA a l’obligation de trouver une solution structurelle si elle veut pacifier le football européen. Après la bataille de la Super Ligue s’annonce celle de la distribution des revenus sportifs en son sein, et elle s’annonce terrible. 

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