Comment les Européens ont mangé 16% des forêts tropicales sans s’en rendre compte

Per capita, les Belges sont après les Néerlandais ceux qui ont le plus causé de déforestation, et ce à cause de leur mode de vie.

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Et si pour arrêter le grignotage des forêts brésiliennes et indonésiennes, nous réfléchissions d’abord à notre part de responsabilité? Car comme le montre l’organisation WWF ce mercredi, l’Union européenne (UE) est à l’origine de 16% de la déforestation dans le monde. C’est plus que les États-Unis et le Japon réunis (7% et 5% respectivement), alors que l’UE a une population plus ou moins comparable à cet ensemble. Certes, la Chine est devant (24%) mais elle est trois fois plus peuplée ! Les importations européennes de matières premières ont ainsi provoqué la disparition d’un équivalent de 5 millions de terrains de football dans les forêts tropicales.

Les Belges loin d’être innocents

Tous les pays européens n’ont pas une responsabilité égale dans ce phénomène. 80% de cette déforestation importée depuis le Vieux Continent est due à seulement huit pays, Allemagne en tête suivie de l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la France, la Belgique et la Pologne. La Belgique arrive donc en septième position.

Mais en pondérant par le nombre d’habitants, c’est un tout autre classement qui se dessine. Les Belges arrivent ici sur la deuxième marche du podium avec 14 m² déforestés par habitant, juste derrière les Néerlandais (18 m²). C’est deux fois plus que les Espagnols, presque trois fois plus que les Allemands et les Britanniques et 3,5 fois plus que les Français. La moyenne européenne se situe quant à elle à 5 m².

Un mal invisible pour le consommateur

Comment en est-on arrivé là? En réalité, 80% du problème est lié à seulement quelques produits. Entre 2005 et 2017, 31% de la déforestation importée de l’UE était due au soja. Suivent ensuite l’huile de palme (24%) et la viande de bœuf (10%). Si on isole 2017, l’huile de palme prend la première place (42%), devant le soja (17%), les produits dérivés du bois (9%), le café (9%), le cacao (8%) et la viande de bœuf (5%). Cette année-là, la majeure partie des forêts disparues se trouvait en Indonésie (39%), premier pays concerné par les importations d’huile de palme. Le Brésil arrive juste après (25%, surtout pour le soja et la viande de bœuf).

WWF constate qu’une bonne partie de ces produits sont utilisés pour l’alimentation animale, la consommation humaine, l’apport énergétique, l’élevage de bétail et les plantations. Et c’est là que le phénomène est perfide: les consommateurs ne voient pas directement le soja ou l’huile de palme dans leurs assiettes et ne se rendent donc pas compte de leur importance. Le soja brésilien est notamment utilisé pour nourrir les animaux d’élevage (surtout les porcs et les poulets). En 2018, 35% de l’huile de palme importée en Europe était utilisée dans l’industrie alimentaire sans qu’elle soit vraiment visible (dans les chocolats par exemple) et 53% servait pour les biocarburants.

L’UE à un tournant décisif

Pour le WWF, il est temps de réagir pour arrêter cette machine infernale. La situation est d’autant plus grave que l’attention est braquée sur l’Amazonie, alors que d’autres forêts sont parfois encore plus touchées. Au Brésil, c’est la savane du Cerrado qui paye le prix fort des cultures de soja. L’association prône donc pour un élargissement des mesures anti-déforestation à ces autres écosystèmes moins surveillés.

Mais si le WWF est d’autant plus actif aujourd’hui, c’est que la Commission européenne est sur le point d’établir une proposition législative pour lutter contre la déforestation. Véronique Andrieux, directrice générale du WWF France, tient à être clair à ce sujet: «Pour être efficace, cette loi devra intégrer des mesures contraignantes pour les entreprises visant à garantir que les produits qu’elles mettent sur le marché n’ont pas participé à la destruction des forêts ou à la conversion d’écosystèmes naturels». Objectif: avoir plus de transparence, de traçabilité et de vigilance quant aux chaînes d’approvisionnement.

Une amélioration en vue?

S’il y a encore beaucoup à faire, il y a néanmoins des raisons d’espérer. Bien que l’UE ait encore une grande part de responsabilité, sa déforestation importée a diminué d’environ 40 % entre 2005 et 2017. Il y a donc eu des progrès, mais cela reste insuffisant. «Parmi les entreprises les plus influentes dans les chaînes d’approvisionnement présentant un risque pour les forêts, 1 sur 3 n’a toujours pas pris d’engagements ‘zéro déforestation’» en l’absence d’une législation assez contraignante, remarque le WWF.

Hier, la Belgique a annoncé par arrêté royal que les biocarburants à base de soja et d’huile de palme seront interdits dans les transports à partir de mi-2022. Pour les ONG, c’est une bouffée d’air frais, mais elles restent inquiètes. Il ne faudrait pas que cela amène à utiliser d’autres biocarburants comme ceux issus du colza, de la canne à sucre, du blé ou de la betterave. La Belgique a plus d’un an pour réfléchir aux alternatives.

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