En Russie, un journal d’opposition tient bon malgré les attaques

La rédaction de Novaïa Gazeta a encore subi "une attaque chimique" il y a quelques jours.

Dmitri Mouratov, le rédacteur en chef. (AFP)

Sur les images de vidéosurveillance, un homme en tenue de livreur arrive à vélo devant l’entrée du journal avant de répandre une substance toxique dans l’air. Pour Novaïa Gazeta, il ne s’agit que de la dernière attaque en date.

Ce jour là, le 15 mars, la rédaction de ce journal d’opposition russe réputé, l’un des seuls à contester ouvertement la ligne du Kremlin et connu pour ses enquêtes coup de poing, ne doute pas avoir subi une « attaque chimique » destinée à l’intimider.

« On parle de l’utilisation d’une substance toxique non létale de type militaire pour lancer un avertissement aux employés du journal ou pour se venger d’eux« , souligne auprès de l’AFP le rédacteur-en-chef, Dmitri Mouratov.

Plusieurs salariés ont fait un malaise après cet épisode et il a fallu plusieurs jours de nettoyage pour se débarrasser de l’odeur. Une partie du revêtement du trottoir a même dû être changée dans la rue.

Il ne s’agit pourtant que d’une des nombreuses attaques qu’a subi le journal, et loin d’être la pire.

Depuis le début des années 2000, six journalistes de Novaïa Gazeta ont été tués en raison de leur travail, leurs portraits en noir et blanc trônant aujourd’hui côte à côte dans les locaux du journal à Moscou.

« Ce n’est un secret pour personne que lorsque Anna Politkovskaïa a été tuée, je voulais fermer le journal… Ce journal est dangereux pour la vie des gens« , se désole M. Mouratov.

Un agent de sécurité monte la garde devant la rédaction (AFP)

Un agent de sécurité monte la garde devant la rédaction (AFP)

Anna Politkovskaïa

Anna Politkovskaïa, qui a couvert pendant de nombreuses années les abus aux droits humains dans la république russe de Tchétchénie pour Novaïa Gazeta, a été abattue dans son immeuble en 2006, à l’âge de 48 ans.

« Les journalistes étaient catégoriquement contre. Ils pensaient que cela porterait atteinte à la mémoire d’Anna Politkovskaïa si nous fermions. Ils m’ont convaincu« , poursuit M. Mouratov, qui figure parmi les fondateurs du journal en 1993, lorsque soufflait un vent de liberté sur la presse russe après la chute de l’Union soviétique.

L’un des premiers parrains de Novaïa Gazeta fut le dernier dirigeant de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev, qui a donné une partie de l’argent de son prix Nobel de la Paix pour que la rédaction puisse acheter ses premiers ordinateurs.

L’optimisme de ces premières années est désormais loin. L’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000 a signifié une mise au pas des médias indépendants et de la société civile, et une marginalisation des voix critiques.

Novaïa Gazeta continue pourtant de lutter, publiant ses pages trois fois par semaine et continuant de dénoncer les enfreintes aux droits humains et la corruption.

En 2018, le journal a reçu un colis inhabituel: une couronne mortuaire avec une tête coupée de bélier, ainsi qu’une note adressée à Denis Korotkov, qui écrit notamment sur les activités de l’opaque groupe de mercenaires Wagner.

Ses enquêtes ont mis en lumière les opérations de Wagner à l’étranger et ses liens présumés avec l’homme d’affaire Evguéni Prigojine, réputé proche de Vladimir Poutine.
Malgré ces « cadeaux« , Denis Korotkov dit ne pas avoir l’intention d’arrêter son travail ou quitter le pays, à l’instar d’autres confrères et rédactions. « C’est assez difficile de faire du journalisme sur la Russie en dehors de la Russie« , relève-t-il.

Anna Politkovskaïa

Anna Politkovskaïa (AFP)

« Soutien énorme du lectorat« 

Plus récemment, Novaïa Gazeta a suscité l’ire des autorités de Tchétchénie en documentant les exécutions extrajudiciaires qui s’y déroulent.

Quelques jours après l’article, un régiment des forces spéciales tchétchènes a publié une vidéo, armes en mains, demandant à Vladimir Poutine des « ordres » pour se défendre des « attaques abominables » du journal russe.

En 2009, Natalia Estemirova, militante des droits humains et contributrice de Novaïa Gazeta était enlevée de chez elle, puis retrouvée abattue d’une balle dans la tête.

Pour Elena Milachina, l’auteur de l’article sur les exécutions en Tchétchénie, le seul moyen de résister à de telles attaques est de continuer. « Pour que les gens qui ont tué mes collègues comprennent qu’il y aura un autre journaliste qui continuera leur travail« , dit-elle.

Dmitri Mouratov, lui, veut rester optimiste et se targue du « soutien énorme du lectorat » du journal, qui diffuse 90.000 copies papier et affiche 500.000 lecteurs quotidiens sur son site internet.

« Nous n’allons nulle part… Nous allons vivre et travailler en Russie« , lance-t-il.

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