Avons-nous tiré les leçons du 22 mars?

Les attentats de 2016 ont révélé les dysfonctionnements du système belge de sécurité. Prendre prétexte de l’affaiblissement de Daesh pour ne pas y remédier est un pari dangereux.

Attentats du 22 mars @BelgaImage

C’était il y a cinq ans, un mardi. Ce jour-là, alors que des milliers de Belges prennent le chemin du travail, une information inimaginable tombe, peu avant huit heures, sur les ondes radio. “Double explosion à l’aéroport de Zaventem.” Deux kamikazes – deux jeunes hommes nés et ayant grandi à Bruxelles – viennent de faire exploser les bombes qu’ils dissimulaient dans leurs bagages, au milieu de la foule, dans le hall des départs. Une heure plus tard, une troisième bombe humaine explose dans le métro bruxellois, à la station Maelbeek. Le bilan est terrible: 32 morts et 340 blessés. Jamais la ­Belgique n’avait vécu pareille attaque sur son sol.  Le pays tout entier sera durablement traumatisé par ces événements. Les bougies et les messages de paix couvriront l’esplanade et les marches de la Bourse, à Bruxelles, durant des mois. Après l’émotion des premiers jours, le Parlement fédéral décidera de créer une commission d’enquête parlementaire pour faire toute la lumière sur ces attentats. Les travaux dureront un an et demi. Le rapport final révélera de ­nombreux dysfonctionnements, tant au niveau des secours que de l’appareil de sécurité.

Quelques progrès

Fin 2015 déjà, au lendemain des attentats de Paris, des voix s’étaient élevées pour dénoncer la “passivité” de la Belgique face à la menace terroriste. Des ­cellules djihadistes opéraient depuis la Belgique pour frapper la capitale française, sans que la police ou la Sûreté de l’État ne repèrent leurs agissements. C’est que, depuis longtemps, les services de renseignement belges sont sous-financés et rechignent à collaborer entre eux. Les députés en ont fait l’amer constat durant leurs travaux. “On a découvert une culture du renseignement qui datait de la guerre froide”, explique ainsi Georges Dallemagne (cdH), qui fut vice-président de la commission d’enquête parlementaire sur les attentats. Rétention d’information, culture du secret… Pour conserver la mainmise sur certains dossiers, Sûreté de l’État, SGRS (le renseignement militaire) et police fédérale ont parfois refusé de s’échanger des informations, avec des conséquences terribles quelques mois plus tard…  “En juillet 2014, une enquêtrice de la police fédérale avait alerté sa hiérarchie sur le fait que les frères ­Abdeslam entretenaient des liens avec le radicalisme islamiste, poursuit Georges Dallemagne. Cette information aurait dû faire l’objet d’un signalement. Or, un an plus tard, quand la police locale de ­Molenbeek procède à un contrôle antidrogue dans la voiture de Brahim Abdeslam et y découvre une clé USB avec de la propagande de l’État islamique, aucune suite n’est donnée à cette découverte. Les magistrats n’avaient pas connaissance de l’information provenant de la police fédérale, l’année précédente.”  Les choses ont heureusement évolué depuis lors. Les services de renseignement collaborent davantage. Les inspecteurs de la Sûreté de l’État travaillent désormais main dans la main avec leurs homo­logues du SGRS. Des bases de données communes ont été créées au niveau de l’OCAM (Organe de coordination et d’analyse de la menace). Elles sont consultables et utilisables par tous les acteurs impliqués dans la lutte antiterroriste et répertorient notamment les Foreign Terrorist Fighters (FTF) – soit les Belges qui sont partis combattre à l’étranger, en particulier en Syrie -, les propagandistes de haine (PH) ou encore les extrémistes potentiellement violents (EPV).

“Beaucoup de choses se sont améliorées depuis 2016 mais il y a encore du progrès à faire dans certains domaines”, estime Philippe Pivin (MR), qui a lui aussi siégé dans la commission d’enquête parlementaire. “On a par exemple créé un fichier PNR, qui reprend toutes les données des passagers aériens, mais il y a encore quelques compagnies aériennes qui n’y participent pas!”  La police fédérale prévoit d’augmenter ses effectifs dans les prochaines années et la dotation de la Sûreté de l’État a été revue à la hausse. Mais on reste malheureusement bien en deçà des besoins. Nos services de renseignement ­demeurent sous-financés si on les compare avec ceux des Pays-Bas ou du Danemark. Or de nouvelles menaces ont émergé ces dernières années comme la résurgence de l’extrémisme politique, l’espionnage en provenance de Chine ou les cyberattaques. Des missions supplémentaires qui s’ajoutent à celle de la lutte antiterroriste, et qui mettent nos services de renseignement encore plus sous pression.

Une menace parmi d’autres

Cinq ans après les attentats du 22 mars 2016, la menace terroriste qui pesait sur notre pays n’est plus du tout, heureusement, la même aujourd’hui. “L’État islamique a perdu le territoire qu’il occupait en Syrie et en Irak et il a donc perdu, par la même occasion, le pouvoir d’attraction qu’il exerçait auprès de jeunes Européens qui étaient partis combattre sous sa bannière, explique ­Thomas Renard, chercheur à l’Institut Egmont et spécialiste du terrorisme. De ce fait, on peut clairement dire que la menace terroriste est plus ­faible aujourd’hui qu’il y a cinq ans. Mais elle demeure toutefois plus élevée qu’il y a dix ans, et cela risque de continuer.”  À l’ère des populismes et des mouvements de contestation parfois violents, le terrorisme est une menace parmi d’autres, avec laquelle les services de sécurité doivent composer. “L’État islamique n’existe plus, mais le potentiel de radicalité existe ­toujours, confirme Olivier Vanderhaegen, ancien responsable de la cellule de prévention sur le radicalisme à la commune de Molenbeek. Les départs vers la Syrie ont cessé en juillet 2016 mais les racines du mal sont toujours bel et bien là.” Criminalité, délinquance… Les inégalités sociales assorties de discriminations et d’un sentiment d’injustice ont constitué un terreau fertile pour attirer des jeunes en manque de repères. “On a beaucoup stigmatisé Molenbeek comme un vivier de terroristes. Mais en réalité, il s’agissait d’organisations criminelles internationales ayant des ramifications chez nous.” Le ­discours religieux n’a été qu’un catalysateur d’une révolte qui existait déjà. D’autres observateurs abondent en ce sens. “On ne s’est pas suffisamment interrogé depuis ces attentats sur la manière dont notre société a fabriqué elle-même ces terroristes”, estime ainsi Corinne Torrekens, professeur de sciences politiques et spécialiste de l’islam à l’ULB. La propagande islamiste de Daesh a pu donner un sens au sentiment d’injustice ressenti par certains jeunes, dans les quartiers défavorisés des grandes villes européennes. “On est en 2021, dans une société qui produit toujours de la discrimination à tout-va.” Des politiques de lutte contre le radicalisme ont vu le jour dans certaines communes. Mais si le terreau est toujours là, il pourrait ­nourrir à l’avenir d’autres idéologies ou d’autres formes de criminalité organisée.

Culture de l’improvisation

Si la menace a baissé, les discours de haine et de propagande islamiste anti-occidentale existent toujours, véhiculés parfois par des prédicateurs influencés par des courants radicaux venus de certains pays du Golfe, ou d’Arabie saoudite. “On doit oser avoir un dialogue plus franc avec les pays qui encouragent la propagation de ce type de discours chez nous, estime Georges Dallemagne. Cette question n’est pas derrière nous, mais malheureusement, on ressent un désintérêt majeur de la part du monde politique face au problème.” La Belgique a certes renforcé son appareil sécuritaire, mais on manque toujours de moyens pour lutter contre les discours de haine. “Il faut pouvoir restreindre la liberté d’expression de ceux qui sont les ennemis de nos valeurs, martèle Philippe Pivin. Cela doit passer par un arsenal législatif qui permettra de poursuivre l’apologie du terrorisme. Cela existe déjà dans certains pays voisins, il est impératif que la Belgique se dote à son tour d’une telle législation.”  Le rapport final de la commission d’enquête parlementaire, publié en septembre 2017, comprenait 1.000 pages et une série de recommandations qui ont fait l’objet d’une commission de suivi jusqu’à la fin de la législature précédente. Mais depuis les élections de 2019, cette commission n’existe plus, et ce malgré les nombreuses demandes de plusieurs de ses anciens membres de la remettre sur pied. Le blocage se situerait au niveau de la conférence des présidents. Or sans commission de suivi, difficile pour les parlementaires de pousser l’exécutif à aller au bout des réformes nécessaires pour parfaire la lutte antiterroriste dans les prochaines années. “Comme souvent en Belgique, on réagit trop tard, lorsqu’une crise est à son apogée”, regrette Georges Dallemagne. Et c’est aujourd’hui face à une autre crise, sanitaire cette fois, que nos élus improvisent. – Grégoire Comhaire.

Daesh, l’hydre islamiste

Daesh – ou État islamique (EI) – est l’acronyme de “al-Dalwa al-islâmiyya fi al-irâq wa al-shâm”, ce qui signifie “État isla­mique en Irak et au Levant”. Née dans le contexte du conflit civil irakien, cette organisation armée va gagner en importance et prendre part au conflit syrien, dès 2012, jusqu’à contrôler un vaste territoire à cheval sur les deux pays où elle proclamera l’avènement d’un nouveau “califat”. À son apogée, Daesh ira jusqu’à contrôler un territoire grand comme le Royaume-Uni. Ce califat autoproclamé attirera de nombreux combattants étrangers: notamment 800 Français et 300 à 400 Belges. Outre son implication dans le conflit syrien, l’organisation projettera une série d’attentats sur le sol européen, notamment à Paris et à Bruxelles. Une coalition internationale, à laquelle participe la ­Belgique, portera un coup très rude à l’organisation. Son dernier bastion est tombé en 2019. L’organisation existe toujours, mais la perte territoriale de son califat a considérablement réduit sa capacité de nuisance à l’extérieur du Moyen-Orient.

 

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