La faillite, une menace désormais concrète pour les brasseurs

Le secteur brassicole n’hésite plus à affirmer que sa survie tient à une question de jours si l’Horeca ne rouvre pas.

Des bières non consommées à temps en raison du confinement vont finir à la poubelle à Bruxelles @BelgaImage

Jeudi, le plus grand groupe brassicole du monde, AB InBev, mettait en garde le gouvernement: il faut déconfiner l’Horeca, et vite. «La culture belge de la bière est en danger», a même affirmé le géant de Louvain. Le lendemain, chou blanc au comité de concertation. Les brasseurs avaient demandé une feuille de route claire, ne serait-ce que pour préparer leur retour à Pâques. Ils n’ont finalement rien obtenu à cause de chiffres épidémiologiques en hausse. Ce week-end, la Fédération des brasseurs belges, qui représente 90% des brasseries, l’affirme haut et fort: il faut une décision lors du comité de la semaine prochaine. Sans cela, la perspective d’une faillite, déjà réelle pour certains acteurs, se répandra à travers tout le secteur à la vitesse de l’éclair.

Un risque de faillite qui croît de façon exponentielle

Si le retour de l’Horeca est si important pour les brasseurs, c’est que 42% de leurs ventes en Belgique se font dans les bars et les cafés, à peu près à parts égales dans ces deux types d’établissements. Le reste (58%) est lié à la grande distribution. En 2020, les Belges ont acheté plus de bières en supermarché (+10% pour les pils, +20% pour les trappistes et autres cuvées spéciales) mais cela pèse peu dans le total. La baisse de la consommation hors-domicile est telle (-52% par rapport à 2019) que la perte nette pour 2020 atteint les 20% tous marchés confondus, soit un manque à gagner de 500 millions de bières.

Les aides financières permettent aux brasseurs de tenir, mais cela n’est parfois plus suffisant pour garantir leur survie. D’après le directeur de la Fédération des brasseurs belges, Krishan Maudgal, le point de non-retour est proche. «Selon nos chiffres, une réouverture au 1er mars aurait quand même provoqué 10-20% de faillites potentielles dans le secteur de l’Horeca, ce qui a un impact direct sur nous. Avec une réouverture le 1er avril, cela monte à 20-30% et le 1er mai, ça va au-delà de 50%. Chaque jour compte donc pour maintenir notre diversité. À ce rythme, plus de 1.000 emplois directs et plus de 10.000 emplois indirects sont en jeu, rien que pour le secteur brassicole», alerte-il.

Une catastrophe qui s’est généralisée

Après le premier confinement, les acteurs les plus touchés par la crise étaient plus ou moins bien identifiés: les producteurs de pils, ceux qui exportent vers des pays confinés, les petites brasseries sans grandes ressources financières, et ceux qui dépendent fortement de l’Horeca. Les marques refuges étaient plus épargnées. Presque un an après l’arrivée du coronavirus, la Fédération des brasseurs belges affirme que tout le monde est touché, quel que soit la typologie des bières ou la taille de l’entreprise.

«La moins grande consommation de pils dans l’alimentaire signifie-t-elle que leurs producteurs seront plus impactés par la suite? Sur le plan structurel, il est possible que oui, mais le problème est tellement global qu’il est aujourd’hui difficile de faire une telle différenciation», se désole Krishan Maudgal. «On a des brasseries qui dépendent beaucoup de l’exportation, parfois jusqu’à 80%. D’autres dépendent uniquement de l’Horeca en Belgique. Mais puisque la situation belge ne diffère pas ou peu de ce qui se passe à l’étranger, les difficultés sont comparables pour tous les acteurs».

Dans ses derniers communiqués, la Fédération adopte désormais le même type de langage qu’AB InBev. «Au-delà de l’impact économique de potentielles faillites, c’est également notre patrimoine qui est en danger de disparition», écrit-elle en rappelant le classement des 377 brasseries belges à l’UNESCO.

La bataille de l’Horeca est lancée!

Le bilan est clair: pour sortir la tête de l’eau, il faut une réouverture des restaurants et des bars. C’est pourquoi le secteur brassicole s’est associé aux fédérations Horeca pour s’entretenir avec les autorités sur les modalités de cette réouverture. Mais dans un contexte épidémiologique encore incertain, c’est un véritable casse-tête. Tout le monde est néanmoins d’accord sur un point: il faut que cela se fasse dans un cadre sûr et permanent. Sans cela, la menace d’un troisième confinement serait trop forte et signerait le coup de grâce. C’est pour cette raison que le secteur tient tellement à l’établissement d’une feuille de route, avec pour objectif un retour en force aux vacances de Pâques.

Aux Pays-Bas, les restaurateurs proposent une solution: rouvrir les terrasses dès mardi en guise de préambule à un déconfinement plus large. Mais comme l’explique Krishan Maudgal, c’est loin d’être aussi simple: «Il faudrait voir si cela est tenable et rentable. Pour que cela soit possible, il faudrait déjà que les mesures de soutien continuent. Ensuite, il y a tout le côté pratique. Comment fait-on, par exemple, si des clients s’installent à une terrasse sous un grand soleil puis se retrouvent sous une averse inattendue? Ce n’est pas évident».

Les soucis des brasseurs ne seront toutefois pas terminés avec la réouverture de l’Horeca. «Il y a aussi des craintes sur l’après-confinement. Combien de clients seront encore là? Comment la façon de consommer des bières sera impactée? C’est difficile de le dire pour l’instant», s’inquiète Krishan Maudgal. Il faut aussi s’attendre à ce que le retour des clients soit progressif. Les touristes étrangers ne rempliront pas les restaurants bruxellois de sitôt et la fraîcheur du mois d’avril peut aussi décourager certains de siroter un verre en terrasse. On peut aussi redouter la faillite d’une partie de l’Horeca, ce qui réduirait mécaniquement le marché. Enfin, il faudra voir si ce déconfinement sera aussi adopté par les autres pays pour que les exportations reprennent. Les brasseurs belges qui ne sont donc pas au bout de leurs peines.

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