L’ultra-droite flamande toujours plus menaçante pour la Sûreté de l’État

Au nord du pays, des enquêtes témoignent de la brutalité croissante des mouvements d’extrême-droite. Une évolution inquiétante pour les autorités qui voient désormais le discours nationaliste associé au maniement des armes.

Manifestation contre le Pacte de Marrakech en 2018 @BelgaImage

Si un attentat devait frapper prochainement la Belgique, qui en serait vraisemblablement le coupable? Dans les années 2010, la réponse aurait été en premier lieu les djihadistes. Aujourd’hui, la menace pourrait aussi bien venir d’un « loup solitaire » de l’extrême-droite. C’est ce qu’atteste la Sûreté de l’État dans un rapport de 2019. En août dernier, le patron de l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace (Ocam) confirmait que la menace d’un attentat d’extrême-droite était tout aussi forte qu’une qui serait d’inspiration islamiste. Et voilà que dans son dernier rapport, les services de renseignement belges ont adapté leur analyse de cette menace. Auaparavant, ils segmentaient l’ultra-droite en trois parties (groupes d’action nationalistes et populistes; mouvements néo-nazis et les skinheads potentiellement violents; activisme anti-asile, anti-immigration et anti-islamique). Maintenant, un quatrième volet a été créé: le mouvement identitaire. Un changement symptomatique de la tension qui règne en Flandre à ce sujet. La presse néerlandophone multiplie même les enquêtes sur l’ultra-droite et ce qui en ressort est loin d’être rassurant.

La formation militaire inquiétante de militants de l’ultra-droite

Comme l’a confié le numéro 2 de la Sûreté de l’État,Pascal Pétry, à la Première, le plus inquiétant pour les autorités, «c’est quand on voit qu’on en arrive à l’étape où il y a une préparation à faire quelque chose, que ce soit physiquement, en achetant des armes ou en s’entraînant, pour réaliser un acte violent». Or en ce début février, Het Laatste Nieuws a prouvé que cela était justement en train de se passer, et pas dans n’importe quelle organisation: le mouvement de jeunesse «Schild & Vrienden», fondé par Dries Van Langenhove (devenu en 2019 député du Vlaams Belang au fédéral).

On peut ainsi voir des proches de ce dernier suivre des entraînements en Europe de l’Est pour apprendre à manier des fusils sur des champs de tir avec de véritables techniques de guerre. Ils peuvent même apprendre à prendre d’assaut un bâtiment. En 2018, la VRT avait révélé des photos d’un groupe Facebook avec des jeunes de l’ultra-droite armés, dont Dries Van Langenhove, qui s’était défendu en disant que c’étaient des armes factices. Mais dans le cas de cette enquête du Laatste Nieuws, cet argument n’est pas tenable.

En conséquence, le PS et le sp.a ont déposé une proposition de loi pour étendre la loi de 1934 qui interdit les milices privées en l’étendant aux «organisations […] caractérisées par la volonté d’inciter à la violence, à la discrimination ou à la haine pour certains motifs». Un ajustement qui permettrait de mettre un terme à l’existence de Schild & Vrienden. Cela a déjà été proposé en 2012 par un député sp.a mais en vain. Aujourd’hui, les socialistes retentent le coup.

Un racisme banalisé au sein d’une constellation de mouvements

Mais les inquiétudes dépassent de loin le seul cas de Schild & Vrienden, comme l’atteste cette semaine une enquête du Standaard. L’ultra-droite est une galaxie complexe et hétérogène dont les militants ont un point commun: l’idée d’une invasion étrangère face à laquelle l’usage de la violence est promu. De Standaard révèle ainsi que ces dernières années, cette mouvance est devenue plus visible, plus active et plus décomplexée.

Le quotidien illustre ainsi parfaitement un constat posé par la Sûreté de l’État dans son dernier rapport: «ce qui était la provocation un jour est presque courant le lendemain». Cela se voit par exemple avec les saluts nazis. En 2019, un membre d’un groupe d’extrême droite, Right Wing Resistance, s’était fait photographier en faisant ce signe dans une salle du fort de Breendonk. L’été dernier, plusieurs sources ont rapporté que le salut hitlérien a été fait en plein milieu d’Ostende, lors d’une «marche contre l’impunité» qui a suivi une bagarre entre jeunes issus de l’immigration à Blankenberge. Autre manifestation : l’utilisation de plus en plus libre de l’image du «soleil noir», un symbole néo-nazi, notamment par l’un des personnages centraux de cette galaxie d’extrême-droite, le charismatique Tomas Boutens.

Outre ce phénomène, les forces de l’ordre redoutent surtout que des «loups solitaires», très difficiles à repérer, ne commettent une attaque. Ces dernières années, plusieurs passages à l’acte de ce genre ont déjà été évités, atteste De Standaard. Mais la vitalité récente de l’ultra-droite assure quz, même si ces groupes d’extrême-droite disparaissent souvent rapidement, ils renaissent avec toujours un même noyau de militants, ce qui donne à ces courants un paysage associatif «très fragmenté» selon l’Institut flamand pour la paix.

Le soutien stratégique du Vlaams Belang à Dries Van Langenhove

Ces révélations ont lieu en plein rebondissement de l’affaire Dries Van Langenhove, commencée avec le reportage de la VRT de 2018. Après avoir analysé pendant plus de deux ans les messages de militants de Schild & Vrienden, la justice a requis la poursuite de neuf membres de ce mouvement pour violations des lois sur le racisme et le négationnisme. Le député Dries Van Langenhove est quant à lui soupçonné d’incitation à la haine et de vente d’arme prohibée. C’est pourquoi le parquet de Flandre orientale a demandé la levée d’immunité parlementaire du député, qui doit encore être confirmée par la Chambre.

La perspective ne fait visiblement pas peur au fondateur de Schild & Vrienden, qui estime qu’il ne risque pas d’être condamné. Il est même soutenu par le président du Vlaams Belang, Tom Van Grieken qui s’est présenté dimanche dernier sur le plateau de VTM avec une arme illégale, une bombe de gaz poivre. «S’il s’agit de possession illégale d’armes, vous devriez condamner de nombreuses personnes», a-t-il déclaré tout en appelant à la légalisation de cette arme que «chaque femme en Flandre devrait avoir dans son sac» selon lui. Un fait dénoncé aux forces de l’ordre qui n’ont pas voulu réagir. «Si nous l’avions contrôlé dans la rue avec ceci, nous lui aurions dressé un procès-verbal. Mais dans ce cas précis nous n’interviendrons pas car il ne l’avait avec lui que pour faire valoir son point de vue», a fait savoir la police anversoise.

Selon le politologue Carl Devos, interrogé par De Morgen, Tom Van Grieken «construit déjà un discours pour maintenir Van Langenhove dans le parti, même s’il est condamné». «Et si cela aboutit sur un acquittement, il peut faire valoir qu’il s’agissait d’une poursuite politique», ajoute-il. En parallèle, Tom Van Grieken a dans le viseur la Sûreté de l’État. Déjà en 2020, il avait dénoncé ce qu’il considérait être un service politisé qui se concentrerait volontairement sur les groupes de l’ultra-droite.

Partis et mouvements d’extrême-droite: même classe politique, actions différentes

Cette affaire n’est cela dit pas forcément pour déplaire au Vlaams Belang. Comme l’explique à El País le politologue néerlandais Cas Mudde, les partis d’extrême-droite ont le plus d’effet sur le public non pas sur le fond des questions qu’ils abordent mais lorsqu’ils arrivent à imposer leurs thématiques dans le débat public (lutte contre l’immigration notamment). «C’est une conséquence directe de l’accent mis par les médias sur les questions qui sont liées à ce dont les politiciens choisissent de parler […] Ainsi, par exemple, dans les enquêtes menées dans toute l’UE, une forte proéminence de questions telles que l’immigration ou le terrorisme est observée depuis des années, même dans des pays où les deux phénomènes sont mineurs ou inexistants», explique-t-il. En ce sens, le cas de Dries Van Langenhove représente une opportunité pour occuper le devant de la scène et parler du sujet de l’immigration.

La vitalité des mouvements de l’ultra-droite n’est également pas anodine, mais leur fonction dans la galaxie de l’extrême-droite est différente. «Les groupes d’extrême droite ont tendance à avoir relativement peu de succès lorsqu’ils tentent de convaincre les gens de la cause de leurs idées ouvertement racistes et antidémocratiques, mais leur violence peut avoir un effet paralysant sur la population, en particulier sur les groupes qu’ils choisissent comme cibles», déclare Cas Mudde. Il prend ainsi l’exemple de villes d’Europe de l’Est où de tels groupes sèment la terreur parmi les résidents qu’ils considèrent comme «étrangers» avec de soi-disant «zones nationales libérées» de leur présence. Est-ce que le même phénomène risque d’arriver chez nous? Vu l’entraînement militaire de militants belges en Europe de l’Est, c’est que la Sûreté de l’État craint.

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