L’inceste, une si discrète horreur

Tabou des tabous, l'inceste est enfin en débat depuis que les affaires Olivier Duhamel et Richard Berry secouent la France. Ce crime, beaucoup plus répandu qu'on l'imagine reste pourtant largement impuni et est même toujours absent du code pénal belge.

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Depuis ce début d’année, l’inceste est au centre des débats en France. Les accusations à l’encontre du politologue Olivier Duhamel, de l’acteur Richard Berry et du père d’Audrey Pulvar, trois personnalités médiatiques, sont un choc. L’inceste, principal tabou de nos sociétés (selon l’ethnologue Claude Lévi-Strauss, son interdiction est un préalable nécessaire à la structuration des sociétés humaines), est en train d’être vu au grand jour. Et son visage est bien plus commun qu’on l’imagine.

Crime répandu et impuni

Ainsi, les chiffres français font froid dans le dos. L’association Face à l’Inceste dénombre 6,7 millions de personnes, soit 10% de la population hexagonale ! En Belgique, s’il n’existe pas de chiffres officiels, SOS Inceste a reçu en 2019 plus de 1.200 appels, soit trois à quatre par jour en moyenne. Depuis le confinement, ce chiffre a explosé. On estime que deux à quatre élèves par classe sont concernés.

Au niveau mondial, l’OMS (Organisation mondiale de la Santé) estime que 20% des femmes et de 5 à 10% des hommes ont été victimes d’inceste. Autre statistique parlante, toujours selon l’OMS, 96% de ces crimes sont commis par des hommes. “L’inceste s’inscrit dans une logique patriarcale qui permet l’appropriation des corps des femmes et des enfants”, expliquait à Moustique Lucie Goderniaux, qui a coordonné les travaux de l’Université des femmes et milite pour que l’inceste soit politisé. Or, malgré toutes ces statistiques, l’inceste reste le plus souvent impuni.

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Pas reconnu par le code pénal

Omerta et pression familiales, traumatisme, prescription, parcours juridique du combattant… Tout cela fait qu’à peine 10% des victimes portent plainte… Et 70% de ces plaintes sont classées sans suite. Au bout du compte, en France, à peine 2% des victimes obtiennent réparation. Et la plupart des peines sont données avec sursis.

A cela s’ajoute un flou juridique autour de l’inceste. En France, il a fallu attendre 2016 pour que ce crime soit inscrit dans le code pénal. En Belgique, il ne l’est toujours pas. Considéré comme un « crime sexuel avec circonstances aggravantes » parce que la victime est mineure et l’auteur est un parent, la spécificité de l’inceste n’est pas prise en compte. Or, « c’est une violence extrêmement marquée par l’emprise. Le silence qui règne en Belgique sur cette question ajoute au trauma des victimes », dénonce Lucie Goderniaux. Seule avancée belge, depuis novembre 2019, il n’y a plus de prescription pour les délits sexuels graves sur mineurs.

Le cercle familial, zone de non-droit

A ce tableau noir vient s’ajouter les vidéos à caractère pédopornographique qui pullulent sur internet. Estimées à 70 millions (un chiffre qui a doublé depuis 2018), ces vidéos proviennent souvent de violences sexuelles incestueuses. Car si on a l’image de crimes sexuels commis la nuit à l’extérieur, la plupart de ceux-ci sont en réalité commis à la maison, dans le cercle familial. La famille, cercle privé par excellence, devient ainsi une zone de non-droit.

L’inceste n’a pas de frontière, pas de religion, pas de classe sociale. « Il est important de dire que nous recevons des personnes venant de tous les milieux économiques, culturels ou confessionnels. Il n’y a pas de famille typique, cela se passe partout », expliquait Lily Bruyère, la présidente de SOS Inceste, à la RTBF. L’inceste est présent partout et laisse des traces. Selon l’OMS, les victimes d’inceste ont une espérance de vie de 20 ans moins élevée que la moyenne. Pour beaucoup d’observateurs, les affaires d’inceste qui secouent la France médiatique sont une occasion historique de regarder ce problème de société bien en face.

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