La juvénophobie, ou quand nous aimons détester les jeunes

La crise sanitaire et le contexte actuel exacerbent les tensions intergénérationnelles. Cette méfiance n’est pas présente chez tout le monde, loin de là, mais elle est aggravée par plusieurs facteurs.

Opposition entre une mère (avec son journal) et sa fille (avec son smartphone) @BelgaImage

«Ah, ces jeunes, ils n’ont aucun respect, ne pensent qu’à eux-mêmes, sont déconnectés de la réalité…»! À en croire un certain nombre d’adultes, les jeunes feraient tout de travers. Ce phénomène est tellement bien attesté qu’on parle désormais de «juvénophobie», autrement dit de rejet des enfants par leurs aînés.

Une discorde que la crise actuelle n’a pas aidé à calmer. Les jeunes ont été collectivement accusés d’entretenir l’épidémie de coronavirus et leurs comportements ont été constamment pointés du doigt. Sans entrer dans ce débat épidémiologique, des sociologues s’interrogent sur la portée de ces tensions au sein de la société, qui se sont accrues ces dernières décennies.

L’effet «les enfants de nos jours»

Ce type de dénigrement des jeunes ne date pas d’hier et n’affecte pas tout le monde, mais il est intrinsèquement humain. Cela a notamment été attesté par John Protzko, psychologue de l’Université de Californie. Il y a quelques années, il est frappé par une analyse où il compte tester des enfants au fameux test du marshmallow, qui juge la capacité des enfants à résister un certain temps à l’envie de manger une guimauve pour en avoir deux en récompense. Mais avant de faire ce test, il interroge les experts en développement cognitif pour savoir ce qu’ils prédiraient comme résultats par rapport à ceux des générations précédentes. 82% d’entre eux pensent alors que les données montreraient un déclin ou une stagnation de cette résistance à la tentation. Mais surprise : c’est tout le contraire qui se passe! Les enfants n’ont jamais aussi bien réussi au test ces 50 dernières années.

Choqué par cette différence entre les attentes de ces collègues et les faits, il se lance en 2019 dans une étude qui mettra un nom sur ce phénomène: l’effet «kids these days» («les enfants de nos jours»). En interrogeant des adultes sur leurs perceptions des enfants, il remarque que certaines personnes ont une image plus biaisée que d’autres de la jeunesse. C’est particulièrement le cas de ceux identifiés comme plus attachés au concept d’autorité ou à un domaine de prédilection. Un lecteur assidu sera par exemple plus susceptible de penser que les jeunes aiment moins lire qu’auparavant. Au contraire, les adultes qui n’ont pas cet amour de la lecture estiment qu’il n’y a aucune différence par rapport à l’époque de leur enfance.

«Nous idéalisons en quelque sorte les enfants du passé», déclare John Protzko au magazine Discover. Preuve que ce biais est réel: lorsqu’il rappelle aux sondés les scores en lecture des élèves de leur jeunesse, «cela adoucit leur opinion sur les enfants qui n’aiment pas la lecture». «C’est parce qu’ils changent leurs croyances du passé», conclut John Protzko.

Des générations qui changent de plus en plus vite

Pour Laura Merla, sociologue de la famille à l’UCLouvain, les tensions potentielles entre générations ne sont pas étonnantes. Elles sont intimement liées au fait que les uns et les autres évoluent à des époques variées. «Les modes de vie évoluent de manière beaucoup plus rapide et les écarts entre générations se creusent beaucoup plus vite que par le passé. Cela se voit surtout avec la technologie où les aînés peuvent avoir l’impression d’évoluer dans un monde très différent de celui des plus jeunes», explique-t-elle.

Au vu de cette différence entre les époques, il est possible que certaines personnes soient prisonnières d’une vision stéréotypée qui ne prend pas en compte la réalité d’aujourd’hui. Il y a ainsi un décalage et l’émergence de préjugés. «Si on a par exemple été habitué à lire un livre papier, on va avoir tendance à ne pas considérer une lecture sur écran sur le même pied d’égalité. Les cadres de référence ne sont pas les mêmes. C’est la même chose avec ceux qui ont grandi dans un milieu très normatif, centré sur la famille nucléaire et hétérosexuelle, et qui ont du mal à comprendre l’ouverture d’esprit des plus jeunes sur les relations familiales et conjugales. Mais à nouveau, cela ne veut pas dire que tous les aînés ont une vision traditionnelle du couple», détaille Laura Merla.

Dans ce contexte, les crises successives n’arrangent rien. Les jeunes sont les principales victimes des récessions économiques et les plus âgés paient un lourd tribut de l’arrivée du Covid-19. Chacun tente de s’en tirer à sa façon mais il est facile d’aboutir à des malentendus, généralisations et autres exagérations.

Ne pas oublier la solidarité intergénérationnelle!

Il ne faudrait cependant pas croire que tout est noir. Certes il y a de réelles tensions au sein de la société mais il n’y a pas que cela. Paradoxalement, une crise peut même au contraire renforcer les liens. «Des enquêtes montrent par exemple qu’une majorité d’aînés considèrent que les jeunes sont aujourd’hui sacrifiés et qu’il faut pouvoir les soutenir. Il n’y a pas d’antagonisme profond entre plus jeunes et plus âgés, et la solidarité intergénérationnelle est également importante», insiste Laura Merla. «On le voit aussi dans le contexte du coronavirus avec des jeunes qui font attention à la propagation de la maladie chez leurs aînés, mais également des plus âgés qui s’inquiètent du bien-être psychologique des enfants», dit-elle, en prenant aussi le cas des marches pour le climat où des personnes de tous âges ont défilé.

La crise sanitaire pose toutefois de nouveaux défis. En limitant les interactions, le contact autrefois régulier entre les grands-parents et leurs petits-enfants se désagrège. Pour Laura Merla, cela rappelle d’autant plus le besoin d’interactions pour créer une bonne entente. «C’est ce que l’on appelle la socialisation croisée où chacun partage son expérience: les plus âgés avec leur vécu de la guerre par exemple, et les plus jeunes avec leur habilité avec les technologies». C’est ce genre de partage qu’il faudrait donc promouvoir pour apaiser les éventuelles tensions… du moins quand le problème du coronavirus sera réglé.

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