Face à Navalny, le Kremlin choisit de passer en force

L’opposant Alexeï Navalny a été condamné à trois ans et demi de prison par un tribunal moscovite. Sourd aux appels de la rue, le régime de Vladimir Poutine multiplie les arrestations.

©belgaimage-172685055/ Alexeï Navalny adressant un signe à son épouse, lors de son procès, le 2 février

« Vous ne pourrez pas emprisonner tout le pays », a prévenu Alexeï Navalny, à l’issue de son procès. C’est justement pour cela qu’il était important pour le Kremlin de faire passer un message : celui de la force. Mardi, le régime russe a franchit une nouvelle étape face à son opposant numéro un. Alexeï Navalny a été condamné à une peine de trois ans et demi de prison, pour avoir violé une mesure de contrôle judiciaire, alors qu’il se trouvait en convalescence en Allemagne. Vu le temps déjà passé en résidence surveillée, il devra purger une peine effective de 2 ans et 8 mois.

« Le petit voleur dans son bunker (…) voudrait apparaître comme un grand géopoliticien et son ressentiment envers moi vient du fait qu’il restera dans l’histoire comme un empoisonneur. Il y eut Alexandre le Libérateur ou Iaroslav le Sage. Nous aurons Vladimir l’Empoisonneur de Slips », a ironisé Navalny lors de l’audience. Une référence à la tentative d’assassinat dont il fut victime cet été, l’agent neurotoxique Novitchok qui le plongea dans le coma ayant été supposément appliqué sur les coutures de son sous-vêtement.

Mobilisés depuis la mi-janvier et son arrestation à son retour d’Allemagne, les soutiens de l’opposant subissent la répression du régime. Avant même l’annonce du verdict, mardi soir, plus de 300 sympathisants ont été mis en détention, et de nombreux journalistes arrêtés. Suite aux appels à manifester qui se sont multipliés, les grandes villes du pays ont été bouclées. Il y a eu près de 1.400 arrestations le 2 février ; d’après les décomptes de l’ONG spécialisée OVD-Info, plus de 10 000 personnes protestant contre l’incarcération d’Alexeï Navalny ont été arrêtées depuis le 23 janvier.

La colère du FSB

L’affaire qui vaut aujourd’hui à l’opposant un passage prolongé par la case prison remonte à 2014. Alexeï et son frère Oleg Navalny avait été condamnés à de la prison pour détournement au détriment de la filiale russe de la firme cosmétique Yves Rocher. Par la suite, la Cour européenne des droits de l’homme avait dénoncé cette condamnation avec sursis, la qualifiant « d’arbitraire et [de] manifestement déraisonnable ». C’est pour ne pas avoir pointé régulièrement, avant et pendant (!) sa convalescence à Berlin, que le leader de l’opposition russe a vu « son » sursis révoqué.

Si le verdict du tribunal ne faisait guère de doutes, la condamnation de Navalny marque un tournant dans son affrontement avec le Kremlin, jusqu’alors émaillé de brèves arrestations et de condamnations administratives à répétition. Mais en participant à l’enquête journalistique qui a désigné le FSB (les services de renseignement russes) comme responsable de son empoisonnement, puis en piégeant par téléphone un de leurs agents, l’homme a attisé la colère des forces de sécurité. Navalny a persévéré : même depuis sa cellule, il a montré sa capacité à gêner le pouvoir, en publiant une enquête (107 millions de vues sur YouTube) sur le gigantesque palais construit secrètement pour Vladimir Poutine sur les rivages de la Mer Noire.

Montrer ses muscles

La vitalité de l’opposition au régime pourrait dépendre de l’aptitude de l’équipe Navalny à travailler dans les prochains mois sans son chef. Le Kremlin en est bien conscient ; à Moscou ou en province, des dizaines de responsables de l’opposition ont été assignés à résidence ou arrêtés. À quelques mois des élections législatives, il s’agit de faire peur.

Et ce, alors que les manifestations en Biélorussie ont agi comme une piqure de rappel pour le pouvoir. Le rejet de l’élection frauduleuse d’Alexandre Loukachenko a « envoyé un avertissement à Moscou sur les risques possibles pour la Russie elle-même », en montrant comment « la population peut réagir face à un dirigeant de longue date réticent à quitter le pouvoir », expliquait à La Libre Andreï Kolesnikov, du Centre Carnegie de Moscou.

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