Comme l’Écosse, l’Irlande du Nord imagine sa sortie du Royaume-Uni

Les derniers sondages montrent un engouement croissant de la population pour l’indépendance dans les deux régions. Mais cette perspective sera difficile à concrétiser.

Le drapeau de l'

C’est une onde de choc qui a traversé l’Irlande du Nord cette semaine. Que l’Écosse aspire à l’indépendance, ce n’est pas nouveau. Mais que l’Ulster fasse de même, c’est assez frappant. C’est pourtant une réalité, comme l’atteste un sondage réalisé l’institut LucidTalk pour le Sunday Times (sur 2.392 sondés). Selon celui-ci, 51% des Nord-Irlandais sont favorables à l’organisation d’un référendum sur la sortie du Royaume-Uni (voire 53% si on retire les indécis). Si cela devait avoir lieu dans les cinq ans, il y aurait même une parfaite égalité entre ceux qui se réjouiraient ou pas d’une unification avec la République d’Irlande (47%). Un changement totalement inédit qui a déjà des conséquences dans le très fragile paysage politique nord-irlandais.

Des chiffres qui font réagir jusqu’au gouvernement

Jusque-là, une majorité écrasante de Nord-Irlandais était pour le «Remain», surtout dans le court terme. En 2015, la BBC notait que 30% de la population voulait une île réunifiée au cours de leur vie, et même seulement 13% à court ou moyen terme. Depuis, le Brexit est passé par là (56% des Nord-Irlandais étaient contre la sortie de l’UE), et ils sont aujourd’hui 44% à vouloir quitter le Royaume-Uni dans les cinq ans (contre 47% pour l’inverse).

Preuve que le dernier sondage est loin d’être innocent: l’un des deux grands partis du gouvernement nord-irlandais, le Sinn Féin, a depuis demandé à ce qu’un référendum soit tenu sur le statut de la région. La vice-Première ministre, Michelle O’Neill, affirme même que cette perspective est «imparable». Une position soutenue par le troisième parti nord-irlandais, le SDLP, alors que le parti centriste de l’Alliance n’a pas fermé la porte à cette possibilité, tout en appelant à se concentrer en priorité sur des problèmes comme celui du Covid-19.

La boîte de Pandore ouverte?

Pour autant, cette vague indépendantiste n’est pas sans provoquer l’opposition du puissant parti unioniste conservateur, le DUP, allié de Londres. La Première Ministre Arlene Foster, membre du DUP, s’oppose frontalement à cette idée et met en garde contre un référendum qui serait «incroyablement conflictuel». Une position qui se justifie selon Vincent Laborderie, politologue à l’UCLouvain: «C’est un argument recevable de dire que l’Irlande du Nord est une société profondément divisée. Il y a seulement 20 ans que la guerre civile s’est terminée. En cela, un référendum pourrait éventuellement provoquer des heurts, contrairement à la situation en Écosse».

Ce n’est toutefois pas la Première ministre nord-irlandaise qui déciderait in fine de la tenue d’un vote. Suite aux accords de Belfast de 1998, la possibilité d’organiser un scrutin du genre appartient à Londres, et plus précisément au secrétaire d’État pour l’Irlande du Nord «si à tout moment il lui semble probable qu’une majorité des votants exprimerait le souhait que l’Irlande du Nord cesse de faire partie du Royaume-Uni et fasse partie d’une Irlande unie». Or non seulement le gouvernement de Boris Johnson refuse la tenue d’un quelconque référendum sur l’indépendance, que ce soit en Écosse ou en Irlande du Nord, mais Londres peut faire valoir que les sondages donnent toujours les unionistes vainqueurs, même si l’écart avec les partisans de la réunification de l’île est désormais minime.

L’Écosse, un prélude probable à l’Irlande du Nord

Un autre élément pourrait faire à nouveau évoluer les discussions à ce sujet: les prochaines élections, autant en Écosse qu’en Irlande du Nord. Du côté d’Édimbourg, la Première ministre Nicola Sturgeon a fait valoir que si son parti indépendantiste, le SNP, obtenait la majorité absolue en mai, cela pourrait forcer la main à Boris Johnson d’accepter la tenue d’un référendum sur l’indépendance de l’Écosse. Or depuis un an, tous les sondages donnent plus de 50% à Nicola Sturgeon pour atteindre ce but.

Le Premier ministre britannique a toutes les raisons d’être inquiet. Depuis juin, les estimations donnent aussi les indépendantistes écossais gagnants en cas de référendum, avec une avance de 2% à 14%. Six ans après le scrutin sur l’indépendance de l’Écosse de 2014, c’est donc un renversement historique, là aussi motivé par le Brexit. La question est éminemment importante pour l’Irlande du Nord puisqu’une indépendance de l’Écosse pourrait d’autant plus stimuler le débat entre partisans et opposants à l’unionisme.

Comme l’explique Vincent Laborderie, si Nicolas Sturgeon obtient la majorité absolue et que Boris Johnson persiste à refuser un référendum, le gouvernement écossais aurait quand même plusieurs possibilités pour tenter de passer outre. «Il y a le scénario catalan, avec un scrutin organisé suivi d’une répression, ou celui québécois où le référendum prend la forme d’une consultation populaire dont le résultat permettrait éventuellement de négocier ensuite», explique-t-il, sauf si on prend en compte la possibilité d’une grève générale ou d’un conflit. Il est aussi possible d’avoir une consultation préalable de la population sur l’organisation d’un référendum. Cela dit, selon le politologue, «à court terme, il n’y aura pas de référendum en Écosse» et il serait «surpris» qu’il en soit autrement, du moins sous Boris Johnson.

En Irlande du Nord, pas de changement en vue à court terme

Quant à l’Irlande du Nord, les prochaines élections sont prévues pour mai 2022 au plus tard. Et là aussi, elles peuvent être capitales. Tout au long du XXIe siècle, les partisans de l’union avec Londres ont toujours obtenu la première place. Mais dans le dernier sondage daté d’octobre dernier, coup de théâtre, le Sinn Féin est passé devant le DUP (24% et 23% respectivement). Si on y ajoute les scores en hausse du SDLP (13%) et de l’Alliance (16%), les trois partis obtiennent une majorité de 53%. Pour la première fois de l’histoire, les partisans du statu quo au sein du Royaume-Uni pourraient se voir exclus du gouvernement.

Sauf qu’encore une fois, cela ne règlerait pas la question de l’opposition du gouvernement britannique et de son secrétaire d’État à l’Irlande du Nord. «Tant que Boris Johnson est là, la situation est tout à fait bloquée», confirme Vincent Laborderie. «Et là aussi, comme en Écosse, on peut se poser la question de ce qui se passerait s’il y a de manière persistante une demande pour un référendum, avec la question de la division de la société nord-irlandaise qui complique l’équation».

Sur le même sujet
Plus d'actualité