En Pologne, la quasi-interdiction de l’avortement est entrée en vigueur

Des milliers de personnes sont descendues dans les rues en Pologne pour protester contre la quasi-interdiction de l'avortement, entrée en vigueur le 27 janvier trois mois après sa première annonce. Un délai qui n'a rien d'anodin, selon les manifestants.

La mobilisation pour le droit à l'avortement a repris en Pologne. - AFP

La Pologne est allée au bout de son projet contre le droit à l’avortement. Le 22 octobre dernier, le Tribunal constitutionnel avait proscrit l’interruption volontaire de grossesse en cas de malformation grave du fœtus, estimant que cette pratique était « incompatible » avec la Constitution. Dans un pays ayant déjà une des lois les plus restrictives en matière d’avortement en Europe, cela revenait pratiquement à supprimer ce droit puisque 98% des quelque mille IVG légalement pratiquées chaque année en Pologne reposaient sur cette dérogation.

Seuls les cas d’inceste, de viol ou lorsque la personne est en danger de mort demeuraient ainsi des conditions valables. En théorie, puisque, dans les faits, les deux premiers sont difficiles à prouver et les médecins ont le droit de refuser en invoquant une clause de conscience.

Protestation inédite

Ce jugement, conforme au souhait du parti ultracatholique nationaliste au pouvoir Droit et Justice (PiS), avait déclenché une vague de protestations inédite à travers le pays. Durant deux semaines, des milliers de personnes descendaient chaque jour dans les rues polonaises pour défendre le droit à l’avortement à nouveau menacé. Et ce, en dépit des interdictions de rassemblement décrétées pour lutter contre le coronavirus.

Manifestation pour les droits des femmes en Pologne

Face à cette mobilisation, le gouvernement polonais avait suspendu la publication de l’arrêt. Une victoire pour les féministes, qui ne fut que temporaire.

Coup de massue

Ce mercredi, les autorités ont annoncé contre toute attente que l’arrêt du Tribunal constitutionnel interdisant pratiquement l’avortement entrerait en vigueur après sa publication le même jour au Journal officiel. « Le Tribunal constitutionnel a présenté une justification écrite de l’arrêt sur la protection de la vie. Conformément aux exigences constitutionnelles, l’arrêt sera publié aujourd’hui dans le Journal officiel », a précisé le centre d’information du gouvernement sur Twitter. Dès lors, tout médecin allant à l’encontre de cette nouvelle disposition risquerait jusqu’à trois ans de prison.

Un coup de massue pour les défenseurs du droit à l’IVG en Pologne. « Nous exhortons tout le monde à sortir dans la rue. […] Exprimez votre colère comme bon vous semble », a déclaré à la presse mercredi Marta Lempart, de la « Grève des femmes », le principal mouvement à l’origine des protestations. « L’ensemble de la Pologne se mobilise, pas seulement Varsovie, nous sommes prêts ! Quand nous parlons de l’enfer des femmes, nous pouvons maintenant parler de l’enfer du gouvernement. Nous allons vous cuisiner un enfer », a également lancé Klementyna Suchanow, qui appartient au même groupe.

Manifestation pour le droit à l'avortement en Pologne

Des milliers de personnes ont répondu à leur appel, à Varsovie et dans d’autres villes polonaises, brandissant des pancartes avec les inscriptions « Cela signifie la guerre », « Libre choix » ou encore « Non la terreur ». Comme un air de déjà-vu. « Demain, on sera encore plus nombreux ! Ça ne peut plus s’arrêter, la révolution est en cours », déclare une manifestante. « Cette décision idiote n’empêchera pas les avortements », rappelle une autre. En effet, les interdire n’en réduit jamais le nombre, mais les rend seulement clandestins et dangereux. En Pologne, les organisations féministes estiment d’ailleurs qu’environ 200.000 IVG sont réalisées illégalement ou à l’étranger chaque année.

Le lieu de rendez-vous de la manifestation était symbolique: devant le siège du Tribunal constitutionnel, avant de se diriger vers celui du PiS. « Jaroslaw Kaczynski [le président de PiS] est responsable du déclenchement de la guerre polono-polonaise », a déclaré à l’AFP Borys Budka, le leader du parti d’opposition la Plateforme civique. Selon lui, la publication de l’arrêt est « une provocation » et une tentative, de la part du gouvernement, de « cacher son incompétence » dans la lutte contre la pandémie due au coronavirus et « l’échec du programme de vaccination » (…), tout « en jouant avec la santé et la vie des femmes polonaises ».

Pour certains manifestants, cette pause entre le verdict et sa publication est également révélatrice du fonctionnement des autorités conservatrices: lentement, mais sûrement. Hors de question toutefois de les laisser faire. Wanda Nowicka, membre du parti Gauche et militante féministe a prévenu: « Vous n’avez pas encore gagné cette guerre contre les femmes et vous ne la gagnerez pas. »

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