Quand les milliardaires se disputent l’espace

Le ton monte entre Elon Musk et Jeff Bezos. Les deux plus grandes fortunes mondiales sont en compétition pour leurs méga-constellations de satellites, censées fournir depuis l’espace l’Internet à haut débit. Menée par le secteur privé, la course aux étoiles risque de transformer l’espace en Far West. Et en l’absence d’un véritable shérif, les débris de satellites s’amoncellent déjà…

©BELGAIMAGE-149488708/ Un lanceur Falcon 9 (Space X) en 2019

Comme souvent en matière de conduite, c’est un problème de priorité de droite. Enfin, peut-être pas de droite (est-il vraiment pertinent de parler de gauche ou de droite dans l’espace ?), mais de priorité, assurément. Pour éviter la collision, qui de Elon Musk (SpaceX) ou de Jeff Bezos (Amazon) se résoudra-t-il à céder le passage ? Les deux milliardaires (le premier a récemment détrôné le second en tant qu’homme le plus riche du monde) risquent en effet d’être les protagonistes d’un accident de la route un peu particulier, à plusieurs centaines de kilomètres au-dessus de nos têtes.

« Ce n’est pas rendre service au public de paralyser Starlink au profit du système de satellites d’Amazon qui ne sera pas opérationnel avant des années dans le meilleur des cas », a tweeté lundi Elon Musk, patron de Tesla mais aussi de la société spatiale SpaceX. Fondée en 2002, cette dernière a déjà mis en orbite plus de 400 satellites, dans le cadre du projet « Starlink », qui devrait en compter minimum 12.000 à l’horizon 2027. La promesse de cette constellation d’engins ? Offrir un accès Internet haut débit accessible à bas coût, partout sur la planète. SpaceX a demandé au régulateur américain la permission de modifier la course de « Starlink » vers une orbite terrestre plus basse.

Bouchons en perspective

Un changement de cap qui remet en cause le « Project Kuiper » d’Amazon. En juillet, le géant du commerce en ligne a obtenu l’autorisation de déployer à son tour une constellation de plus de 3.000 satellites en orbite basse. Là aussi, l’objectif est de fournir une (meilleure) connectivité aux zones peu ou pas couvertes.« Les faits sont simples. Nous avons conçu le système Kuiper pour éviter des interférences avec Starlink, et maintenant SpaceX veut changer le design de son système. Ces changements ne créent pas seulement un environnement dangereux en termes de risques de collisions dans l’espace, ils augmentent aussi les interférences radio pour les clients », a réagi mardi un porte-parole d’Amazon.

Et chacun de renvoyer à l’autre la responsabilité d’un futur embouteillage spatial. « Ce sont les changements proposés par SpaceX qui paralyseraient la compétition entre les systèmes de satellites. C’est clairement dans leur intérêt d’étouffer la compétition s’ils peuvent, mais certainement pas dans celui du public », a jugé Amazon. C’est pas moi c’est lui, a rétorqué en substance SpaceX. L’entreprise d’Elon Musk a en effet adressé une lettre à la Commission fédérales des communications (FCC) américaine, retournant l’argument et accusant Amazon « d’asphyxier la compétition ».

Car c’est bien de ça qu’il s’agit : longtemps restée l’apanage des États, la course aux étoiles a vu arriver de nouveaux compétiteurs depuis une dizaine d’années, venus du secteur privé. Virgin Orbit, Rocket Lab, Virgin Galactic, Moon Express, Planetary Ressources, etc. Ces chercheurs d’or (des start-ups majoritairement américaines) se sont lancés à la conquête de l’espace, persuadés de tenir le bon filon (commercialisation du lancement de satellites, tourisme spatial, extraction future de minerais lunaires ou d’astéroïdes…).

Un satellite en plus par jour

Résultat, la banlieue terrestre voit arriver de plus en plus de monde. En 2019, un satellite de plus rejoignait chaque jour le ciel en moyenne. D’ici 2025, cela pourrait être trois en plus, quotidiennement. Avec un risque, de plus en plus important, de voir se former dans l’orbite basse de la Terre des bouchons de satellites dignes d’un lundi soir sur le ring de Bruxelles. Et des incidents, de survenir.

Comme le 2 septembre 2019, lorsque l’agence spatiale européenne (ESA) avait dû manœuvrer son satellite d’observation Aeolus, pour éviter une collision avec un des engins « Starlink », appartenant à Elon Musk. « Plus il y aura de satellites, plus il y aura d’interférences, de manœuvres d’évitement, et il est clair que tout le monde n’y est pas prêt. Aujourd’hui, l’ESA effectue en moyenne deux manœuvres de ce genre tous les mois pour ses satellites et c’est gérable. Mais, avec dix fois plus d’alertes collisions, ce ne sera plus le cas » expliquait au Monde Holger Krag, directeur du programme de sécurité spatiale de l’ESA.

Que fait le shérif ?

Tant que l’espace était parcouru par des agences étatiques qui s’imposaient, grosso modo, des pratiques responsables, l’absence de régulation internationale ne posait pas de gros problèmes. Avec l’irruption du secteur privé, l’espace se transforme peu à peu en Far West, sans aucun shérif digne de son nom pour y faire la circulation et y imposer une politique généralisée d’évacuation des déchets spatiaux.

Car comme sur Terre, le capitalisme sème dans l’espace ses déchets : il y aurait déjà autour de notre planète environ 5.000 débris de plus d’un mètre, 20.000 de plus de 10 cm et 75.0000 d’environ 1 cm. Des déchets, qui en plus de causer des embouteillages monstres, risqueraient « de poser un réel problème pour les observations astronomiques depuis la Terre », prévenait Francesco Lo Bue, physicien à l’Universit » de Mons (UMons).

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