« Des familles rejetées dans le cycle de la pauvreté sur plusieurs générations »

Le dernier rapport d'Oxfam est sans appel: en 2020, les plus riches ont récupéré leurs pertes en neuf mois. Les plus pauvres mettront eux beaucoup plus longtemps pour se relever. Entre autres dégâts, le Covid a créé des inégalités de manière spectaculaire. Aurore Guieu, responsable de l'équipe inégalités et justice fiscale de l'ONG en Belgique, nous explique.

©Belga

Des millions de personnes, des milliards de dollars, des chiffres qui donnent le tournis. Ils sont presque inconcevables, alors que le concept même d’inégalités reste encore abstrait pour beaucoup. Mais cette année 2020 ayant décidé de les exacerber, des millions de citoyens y font aujourd’hui face. C’est la réalité dépeinte par Oxfam dans son dernier rapport. Il est publié en marge de l’ouverture ce lundi du Forum économique mondial, qui a cette année délaissé la neige de Davos pour rassembler en ligne les plus grands chefs d’Etat de la planète.

Selon Oxfam, les mille personnes les plus riches du monde ont mis neuf mois à récupérer leurs pertes subies suite à la crise du Covid. Alors qu’il faudra plus de dix ans, soit 14 fois plus de temps, aux personnes les plus pauvres pour retrouver leur niveau de vie d’avant la pandémie. Mieux, les milliardaires ont engrangé plus 3.900 milliards de dollars entre le 18 mars et le 31 décembre 2020. « Plus qu’il n’en faut pour financer la vaccination de la totalité de l’humanité et empêcher que d’autres personnes ne basculent dans la pauvreté des suites de la pandémie », rappelle l’ONG. Dans le même temps, 200 à 500 millions de personnes sont tombées dans la précarité ou risquent de le faire. 

Davos a l’habitude de voir Oxfam et d’autres ONG jouer les poils à gratter. Les chefs d’Etat, davantage là pour justifier le système économique mondial que pour le remettre en question, ne s’en encombrent pas trop. Mais il sera cette année difficile de nier la problématique car c’est la première fois qu’elle touche l’ensemble du globe simultanément. « Aucun pays ne va pouvoir sortir de cette pandémie sans impact sur les inégalités au sein de sa population » explique Aurore Guieu, responsable de l’équipe inégalités et justice fiscale pour Oxfam Belgique et contact privilégié pour rebondir sur le rapport de son organisation.

Le caractère mondial de l’augmentation des inégalités est une première. À quelles réponses peut-on s’attendre de la part des gouvernements ?

AURORE GUIEU – C’est surtout ce qu’on n’attend pas. On commence à tirer la sonnette d’alarme sur les politiques d’austérité qui pourraient être mises en place, comme à la suite de la crise économique de 2008-2009. Il y a déjà des signes qui montrent qu’on se dirige vers ça. On a regardé les prêts qui ont été accordés par le FMI depuis septembre 2020, des prêts spécifiques pour la réponse Covid. Dans 84% d’entre eux, il y a une suggestion, voire une exigence de mettre en place des politiques d’austérité à la fin de la crise sanitaire.

Comment va se traduire concrètement la montée de la précarité ?

Cette crise a principalement touché les gens qui vivaient dans la pauvreté, mais pas l’extrême pauvreté. Ceux qui s’en sortaient de justesse, qui travaillaient souvent dans l’économie informelle. Des gens qui ont perdu leur emploi et qui n’ont pas accès aux systèmes de protection sociale. Sans source de revenu, leur situation socio-économique et celle de leur famille peuvent dégringoler très rapidement. Concrètement, ça implique de la déscolarisation, le saut de certains repas, la vente de leurs biens… Cela renvoie des familles dans le cycle de la pauvreté sur plusieurs générations. C’est pour cela qu’on dit que les plus pauvres mettront plus d’une décennie à se relever de cette crise.

Le rapport précise que parmi les 1000 milliardaires les plus fortunés, la plupart sont des hommes blancs. Pourquoi c’est important de préciser cela aujourd’hui ?

On a voulu mettre en lumière les inégalités raciales parce qu’il faut encore beaucoup les expliquer. Elles ne concernent pas que la discrimination à l’embauche, mais elles traduisent aussi des questions de vie ou de mort. Ce n’est pas pour jouer à quelle discrimination est la plus importante mais pour expliciter ces inégalités encore trop peu visibles.

Ça rappelle aussi que le monde est imaginé par des hommes blancs…

Ce n’est pas tel quel dans le rapport Oxfam mais c’est l’idée du boys club. C’est un élément qui montre que le système fonctionne mieux pour les personnes qui le conceptualisent et qui sont à sa tête. Ce petit groupe d’hommes blancs, riches, en l’occurrence. Le système fonctionne de telle manière à ce que leur récupération est prioritisée.

On a considéré en priorité la récupération économique ?

Oui. Pourquoi le marché boursier a pu récupérer si vite ? Parce qu’il a eu des aides publiques. L’une des priorités a été de sauvegarder l’économie. Ce qui signifie principalement sauvegarder les grandes entreprises, les cotations en Bourse… Ce qui est perçu comme les éléments les plus importants de l’économie.

Est-ce qu’on peut finalement être optimiste et se dire qu’on va sortir de là avec des mesures structurelles pour lutter contre les inégalités, ou pas, et se dire qu’on va continuer à enchainer les sparadraps ?

Je pense qu’on peut être précautionneusement optimiste. Le discours politique a un peu changé durant la crise et il y a eu une reconnaissance de la valeur des investissements publics dans la santé et la protection sociale. Une prise de conscience au niveau politique mais aussi dans la population. Maintenant, est-ce qu’elle va se traduire dans des mesures concrètes et créatives qui amènent vers une économie plus juste ? Une fois la crise sanitaire passée, va-t-on réinvestir dans des services publics universels installés sur le long terme ? Parce que les mesures d’urgence qui ont fonctionné, partout dans le monde, ont pu s’appuyer sur des systèmes qui existaient déjà avant la crise. Pour l’instant, dans les mesures prises, il y a eu des choses positives mais le risque d’austérité demeure et le manque d’ambition, sur la dette par exemple, est inquiétant. Si on ne prend pas des mesures ambitieuses dans une situation historique comme celle-ci, quand va-t-on les prendre ?

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