Comment un tiers des Belges a basculé dans le complotisme

Après avoir estimé l’ampleur du phénomène, les chercheurs tâchent désormais surtout de comprendre le mécanisme de ralliement au complotisme.

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La Belgique n’est peut-être pas témoin de coups de force des milieux complotistes comme lors de l’invasion du Capitole, mais elle n’est pas non plus insensible à ce type de mouvement. C’est ce que vient de constater en ce début d’année une étude de l’UCLouvain coordonnée par Grégoire Lits, expert en communication. Selon les résultats, 39% des Belges francophones appartiennent à des groupes sensibles au complotisme. Un constat confirmé par un sondage Le Vif/Knack qui montre qu’un Belge sur trois adhère à au moins une théorie conspirationniste, du type «le coronavirus a été créé intentionnellement», ou «nos gouvernements cachent la nocivité des vaccins». Mais le plus intéressant, c’est que les indices s’accumulent pour expliquer comment tous ces Belges en sont venus à adopter des informations qui ne reposent sur aucune base solide.

La clé de lecture de la «vulnérabilité infodémique»

La difficulté pour analyser le phénomène, c’est que le complotisme n’est pas un tout homogène et uniforme. Il y a ceux qui croient à une théorie, d’autres à plusieurs. Il y a vraiment une gradation qu’il ne faut pas négliger, comme l’explique Grégoire Lits à la RTBF: «Il faut d’abord distinguer ceux qui sont extrêmement convaincus et qui vont adopter presque le rôle de militant. Ceux-là, on peut les qualifier de complotistes. Ils n’hésiteront pas à partager sur les réseaux sociaux pour convaincre. Et puis, il y a ceux qui vont avoir des incertitudes. Ils vont croire que le virus a été fabriqué en Chine, mais ils ne sont pas sûrs. Ils doutent de l’info ‘officielle’. Ce sont les profils les plus courants». Il y a donc d’une part les personnes sensibles aux fake news, de l’autre ceux qui croient vraiment à des théories du complot, et les deux ne sont pas forcément pareils.

Pour mieux rendre compte de ces nuances, Grégoire Lits a utilisé un indice de «vulnérabilité infodémique» mis au point à l’université d’Oxford. Concrètement, il a divisé les Belges francophones en quatre profils en fonction de deux paramètres: est-ce que la personne s’informe et est-ce qu’elle fait confiance aux médias traditionnels?

Ceux qui répondent deux fois par la négative sont appelés les «vulnérables infodémiques». 19% des Belges francophones s’y retrouvent. «C’est dans ce groupe-là que nous avons mesuré l’adhésion à la vaccination et le respect des mesures sanitaires le plus faible. Faire une campagne médiatique ne sert à rien pour eux, il faut plutôt sensibiliser leur entourage, le médecin de famille, les proches», explique Grégoire Lits. Mais c’est dans une autre catégorie que les complotistes sont le plus présent: ceux qui ne font pas confiance aux médias tout en s’informant beaucoup. Un Belge francophone sur cinq appartient à ce profil.

Le poids des réseaux sociaux

Pour s’adresser à ces 20% de la population, il est conseillé de passer par les réseaux sociaux. La raison: il s’agit du canal principal d’information en-dehors des médias traditionnels. En 2019, une enquête de la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch a confirmé en ce sens la forte corrélation entre le complotisme et l’utilisation des réseaux sociaux. Ceux qui ne croyaient à aucune des dix théories du complot soumises n’étaient que 24% à s’informer en priorité sur Facebook, Instagram, etc. Chez ceux qui adhéraient à plus cinq théories ou plus, ce chiffre monte à 45%. Enfin, le fait de s’informer sur Youtube semble être un facteur aggravant puisque ceux qui adhèrent à au moins sept théories sont 12% à s’informer en priorité sur un site de vidéos comme celui-ci (contre 4% pour l’ensemble des sondés).

Les chercheurs sont donc de plus en plus critiques vis-à-vis de l’influence des réseaux sociaux, surtout lorsqu’il s’agit de vidéos, qui enferment facilement dans des «bulles de filtres». Autrement dit, en consultant tel ou tel contenu, l’algorithme donne toujours plus ce type de publication, d’où la constitution de cette «bulle». C’est ce que montre très bien le site «TheirTube» qui reproduit l’algorithme de Youtube selon six profils: fruitarien, survivaliste, libéral, conservateur, conspirationniste et climatosceptique. Cela permet de voir ce qui se passe dans la bulle des autres.

La difficulté de lutter contre le complotisme

Face à ce constat, les réseaux sociaux ont commencé à prendre conscience de leur responsabilité. Cela s’est vu surtout après l’invasion du Capitole avec le traitement des publications de Donald Trump par Facebook et Twitter. Le problème, c’est de savoir si cela suffirait vraiment à lutter contre les théories du complot. Aux États-Unis, les partisans de Donald Trump ont récemment déserté les réseaux sociaux «traditionnels» pour aller sur « Parler » par exemple.

D’autre part, comme l’a montré Le Monde hier, sortir du complotisme est très difficile et tient parfois à pas grand-chose. Le quotidien prend l’exemple de Sylvain Cavalier, adepte pendant longtemps des théories du complot les plus dures (comme sur le 11 septembre ou l’assassinat de Kennedy), avant d’en sortir et de créer une chaîne Youtube qui lutte justement contre ces théories. Son déclic? Une suggestion de Youtube niant le passage d’Armstrong sur la Lune, alors qu’il adore l’astronomie. «Sur un autre sujet, elle m’aurait convaincu, mais là, ça me dérangeait. Pour la première fois de ma vie, j’ai mis en pause la vidéo, j’ai vérifié chaque affirmation sur Google. Et je me suis aperçu que tout était faux! J’étais furieux», dit-il.

Le magazine ADN a de son côté interrogé Alexandre, un journaliste d’investigation dont l’ami d’enfance est très complotiste. Pendant longtemps, il a repris tous les détails des théories de ce dernier pour chercher les preuves montrant qu’elles sont fausses. Aujourd’hui, il considère cette méthode presque inutile pour faire face à ce type de phénomène. «Je le fais car c’est un ami auquel je tiens, mais je me rends bien compte que ça n’est pas efficace. C’est moins une question d’argument que de doxa», constate-il.

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