Karen : le prénom symbole de racisme aux États-Unis

Populaire dans les années 1960, ce prénom est devenu depuis une insulte pour critiquer le suprémacisme blanc. Outre-Atlantique, les « Karen » sont ces femmes blanches qui incriminent injustement les personnes afro-américaines. Décryptage.

©belgaimage-171826516/ Photo prétexte d'une pro-Trump, le 6 janvier 2021 à Washington.

Fin décembre, une vidéo avait suscité un vif émoi sur les réseaux sociaux américains. On y voyait une jeune femme de 22 ans s’en prendre physiquement à un adolescent noir de 14 ans, qu’elle accusait à tort d’avoir volé son téléphone portable. Originaire de Californie, Miya Ponsetto, a été rebaptisée « la Karen de Soho », du nom du quartier de New York où se passait la scène.

« Karen » : autrefois populaire, le prénom est beaucoup plus difficile à porter depuis quelques années au pays de l’Oncle Sam. À en croire le site KnowYourMeme, il est progressivement devenu péjoratif, synonyme de celle que personne n’aime, depuis 2004 et le film Lolita malgré moi. Jusqu’en 2020, une « Karen » désignait la caricature de la ménagère blanche, sûre de son bon droit et se faisant remarquer dans les commerces américains, demandant « à voir le directeur » pour se plaindre à tout bout de champ, à propos de griefs inexistants ou insignifiants. Ici et là, les « Karen » pouvaient également faire preuve d’un brin de racisme, même si ce n’était pas la tare première qui leur était attribuée.

Ken et Karen

Avec la mort de George Floyd et les manifestations antiracistes qui ont suivi, la connotation du terme s’est encore un peu plus alourdie. La « Karen » vindicative s’est transformée en un des symboles du suprémacisme blanc, à mesure que l’expression publique de celui-ci se trouvait de plus en plus libérée, suite à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Le web a vu essaimé de nombreuses vidéos qui montraient des femmes blanches s’en prendre sans raison légitime à des familles, des adultes ou des enfants noirs. Ce fut le cas le 25 mai, le jour même de la mort de George Floyd.

À Central Park (New York), un promeneur demande à une femme de tenir son chien en laisse, comme le règlement du parc le prévoit. Elle refuse et lâche : « j’appelle la police, je vais leur dire qu’un homme africain-américain menace ma vie ». Le surnom Karen lui sera donné par la sœur du promeneur, dans une vidéo qui est depuis devenue virale.

Créé en mai, un compte twitter, intitulé #karengonewild (les Karen pètent un câble) a documenté jours après jours ces images témoignant du racisme et de la bêtise ordinaire. Mais attention, les Karen ne sont pas seules, et ont parfois un mari, qu’on appellera alors « Ken ». À l’image notamment de ce couple lourdement armé, sorti « protéger » sa propriété lors d’une manifestation pacifique du mouvement Black Live Matter à Saint-Louis (Missouri).

Déconstruction

D’aucuns ont remis en question le terme « Karen », qui substituerait au racisme censé être combattu par l’emploi de ce prénom, un sexisme tout aussi malvenu. En focalisant l’attention sur les suprémacistes blanches, alors que le racisme n’est évidemment pas l’apanage des femmes blanches, ce sobriquet manquerait sa cible, et s’avèrerait même contre-productif.

Mais pour Charlotte Recoquillon, chercheuse rattachée à l’Institut français de géopolitique et spécialiste des États-Unis, « penser que Karen (..) [est une insulte raciste], c’est infondé et insupportable. Cela ne fait pas appel à la même histoire d’oppression et de racisme systémique. Cela n’a rien d’extraordinaire de créer des archétypes. On ne parle pas des individus mais des processus sociaux » avançait-elle sur Slate.fr. « Dans la pensée américaine, les hommes noirs sont des objets et les Blancs peuvent régir leurs actes. Ces femmes s’enferment dans des assignations raciales, expliquait la chercheuse. L’homme noir y est perçu comme un criminel, et la femme blanche comme une victime fragile et dominée. En créant ces archétypes –Becky [un autre archétype incarnant la femme blanche ignorante de son propre racisme, ndlr], Karen, etc.–, les militants font un travail de déconstruction de ce phénomène dans l’opinion publique ».

 

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