Le vaccin, nouvelle arme diplomatique de Pékin

En vendant à bas prix ses vaccins dans les pays émergents, la Chine tente de faire oublier les ratés de sa gestion initiale de la crise sanitaire. Et cherche au passage à étendre son influence politique et économique.

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Entre la répression des médecins qui avaient alerté sur l’émergence d’un nouveau virus, et le manque de transparence dont ont fait preuve par la suite les autorités chinoises, la crise sanitaire aura écorné la stature de la Chine à l’international. Depuis, le pays a – semble-t-il – réussi à étouffer l’épidémie, en mixant dispositifs de contrôles invasifs et déploiement de campagne de tests à très grande échelle. Afin de donner le coup de grâce au virus, la Chine se lance maintenant dans une campagne massive de vaccination. Alors qu’aucun vaccin n’y a encore achevé la phase 3 des essais et n’ a été approuvé officiellement, plus d’un million de personnes considérées comme personnel prioritaire se sont déjà fait vaccinées. D’après plusieurs sources, les autorités ont prévu de vacciner 50 millions de personnes d’ici au Nouvel An lunaire, le 12 février 2021.

Sans faire de bruit, la Chine a également dégainé la carte du vaccin sur la scène internationale. Début décembre, l’Indonésie a réceptionné 1,2 millions de doses d’un vaccin anti Covid-19, développé par le chinois Sinovac. Quelques jours plus tard, les Emirats arabes unis (EAU) ont donné leur feu vert à l’exploitation d’un vaccin produit par Sinopharm. Dans les deux cas, médias et autorités chinoises ont très peu relayé et commenté l’information. Alors qu’au printemps, en pleine pénurie internationale, l’arrivée des masques chinois avait été célébrée en fanfare (ce qui a pu agacer plus d’une capitale occidentale), Pékin paraît cette-ci avoir choisi la modestie.

Accès prioritaire pour les pays émergents

Participant à l’alliance Covax (financée en partie par l’Union européenne), qui devrait permettre aux pays émergents ou moins avancés de vacciner leur population avant la fin 2021, la Chine a également conclu plusieurs accords bilatéraux. Outre l’Indonésie et les Emirats Arabes Unis, le Maroc, le Brésil, le Vietnam ou la Thaïlande sont concernés par ces accords. Dès juin, le président Xi Jinping s’était engagé à donner « aux pays africains un accès prioritaire au vaccin » ; puis quelques semaines plus tard, le premier ministre Li Keqiang avait lui promis de fournir « en priorité » le vaccin « aux pays du Mékong » (Laos, Cambodge, Vietnam, Birmanie, etc.).

Trop occupés à gérer leur propre situation sanitaire, les États-Unis, l’Europe et la Russie (dans une moindre mesure, puisque Moscou exporte elle aussi son vaccin Spoutnik V) ont laissé le champ libre à Pékin sur le front de la diplomatie du vaccin. Celle-ci ne s’est pas fait prier ; outre des vaccins, vendus à des prix abordables, la Chine s’est engagée à ouvrir des laboratoires à l’étranger et à procéder à des transferts de technologies, comme au Maroc.

Donnant-donnant ?

Mi-octobre, l’agence de presse officielle Chine nouvelle affirmait que le pays « ne transformera pas les vaccins du Covid-19 en une sorte d’arme géopolitique ou d’outil diplomatique ». Et pourtant : juste après avoir promis la priorité du vaccin aux pays africains, Xi Jinping avait rappelé l’importance de la coopération « dans le cadre de l’Initiative des nouvelles routes de la soie », vaste projet économique et géopolitique cher au dirigeant chinois. Le même s’est entretenu avec la Birmanie ou l’Indonésie, pays clients des vaccins chinois, au sujet de projets d’infrastructures liées à ces Routes de la Soie.

« Il n’y a pas eu de demande explicite, pas de contreparties exigées par la Chine, qui auraient par exemple été formulées ainsi : “si on vous aide à avoir accès au vaccin, retirez-vous de la mer de Chine, expliquait à RFI Evan Laksmana, analyste au Centre de recherches stratégiques internationales de Jakarta (Indonésie). Mais cette situation génère clairement une certaine vulnérabilité pour les pays d’Asie du Sud-Est. Avant la pandémie, l’Indonésie par exemple était déjà dépendante économiquement de la Chine, pour le commerce, la croissance ou l’investissement. Avec le coronavirus, il faudra ajouter à tout cela l’approvisionnement médical ». Reste à voir si le vaccin ne s’avérera pas une arme diplomatique à double tranchant. Un vaccin efficace, sans effets secondaires trop importants, signerait en effet un succès diplomatique indéniable. Dans le cas contraire, la Chine pourrait bien voir son image à l’international un peu plus abimée.

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