Que penser de l’accord sur le Brexit?

Maintenant qu’un terrain d’entente a été trouvé sur le Brexit, les difficultés du divorce vont devenir de plus en plus concrètes. On fait le tour des principaux sujets de tension.

@BelgaImage

1.645 jours: c’est le temps qu’il a fallu pour que le Royaume-Uni et l’Union européenne (UE) se mettent d’accord sur les termes de leur séparation. Un long processus qui s’est achevé le jour du réveillon de Noël, même s’il doit être encore approuvé par les 27 de l’UE, le Parlement britannique ainsi que celui européen. Cela pourrait prendre des airs de cadeau de fin d’année mais en réalité, c’est le fruit de l’urgence. De l’avis de tous les experts sur le sujet, il fallait absolument éviter un «no-deal» qui aurait été synonyme le 1er janvier, date véritable du Brexit, d’un grand plongeon dans l’inconnu. Maintenant que ce danger est écarté, il reste à faire le bilan. Et en l’occurrence, les conséquences du Brexit vont enfin pouvoir être évalués in vivo.

La frontière britannico-européenne: clé de voûte de l’accord

Le point le plus chaud des négociations portait sur les questions frontalières. Pour éviter un choc économique, aucun droit de douane ni quota n’affectera les échanges pour «tous les biens qui respectent les règles d’origine appropriées». Les entreprises britanniques et européennes gardent donc un accès privilégié aux marchés de part et d’autre de la Manche. Par contre, elles devront faire des déclarations d’exportation et d’importation, ce qui représente une lourdeur administrative supplémentaire. Encore plus embêtant: la douane réappliquera des règles phytosanitaires pour contrôler les produits. Dans le cas des animaux vivants par exemple, ils devront tous être inspectés par un vétérinaire. De quoi ralentir les échanges et engendrer des coûts. D’après les économistes, cela devrait coûter en moyenne quatre points de PIB pour le royaume britannique en quinze ans.

Autre sujet brûlant: la pêche. Le Royaume-Uni voulait que l’UE renonce en trois ans à 35% des prises. Ce sera finalement 25% étalés jusqu’en juin 2026. Après cette date, cela sera renégocié chaque année. En soi, ce sujet n’est pas si capital sur le plan économique (l’UE gagne 650 millions d’euros par an dans les eaux poissonneuses britanniques, 110 millions dans le sens inverse), mais il est politiquement fort pour les pays de la Mer du Nord au vu des conséquences sur le secteur halieutique (60% des prises sont faites dans le domaine maritime du Royaume-Uni). La preuve : les pêcheurs britanniques ont déjà dénoncé l’accord. «Le secteur sera amèrement déçu qu’il n’y ait pas de rupture plus définitive», assène Barrie Deas, directeur de la Fédération nationale britannique des organisations de pêcheurs, qui parle d’une «entourloupe». Les Brexiters durs font aussi du sujet un cheval de bataille car lié à l’idée du contrôle du territoire. De son côté, le Premier ministre Boris Johnson parle d’un accord «raisonnable». L’UE autant que le gouvernement britannique ont promis d’aider leurs pêcheurs respectifs dans cette épreuve.

Des difficultés pour les Européens au Royaume-Uni

Pour Monsieur et Madame Tout le Monde, le rétablissement de cette frontière aura aussi des conséquences, outre des contrôles renforcés à la douane. La continuité des transports est garantie mais dans un cadre moins propice qu’auparavant, même si des dispositions doivent protéger les droits des voyageurs. L’exploitant du tunnel sous la Manche est néanmoins ravi de voir «une longue période d’incertitude» se finir.

Mais ce n’est qu’une fois arrivé au Royaume-Uni que cela se complique. Les Européens ne seront exemptés de visa que pendant 90 jours et les permis de conduire ne seront pas forcément reconnus, tout comme le passeport européen pour les animaux de compagnie. Pour l’instant, les opérateurs téléphoniques belges ne prévoient pas des frais de roaming supplémentaires mais cela pourrait changer par la suite puisque la législation européenne aura disparu. Quant au programme Erasmus, c’est de l’histoire ancienne. Les diplômes ne seront d’ailleurs plus reconnus en passant la Manche. Pour remplacer Erasmus, Boris Johnson promeut le programme Alan Turing mais il n’est pas sûr qu’il soit vraiment attractif. Aller étudier à Oxford et Cambridge devrait donc devenir plus compliqué, notamment vu les coûts d’inscription britanniques.

Mais le plus dur attend ceux qui veulent s’établir au Royaume-Uni. Fini la libre circulation des Européens qui devront désormais demander un statut de résident permanent pour y travailler, bénéficier des aides publiques et de la sécurité sociale. Pour ceux qui y sont déjà depuis plus de cinq ans (soit 56% des Européens sur place), cela ne sera normalement qu’une formalité. Mais pour les autres, il y aura une certaine lourdeur administrative. L’association The3Million, qui représente les citoyens européens outre-Manche, juge que des milliers d’Européens «vulnérables» risquent de perdre leurs droits, notamment ceux âgés, malades ou précaires. The3Million redoute aussi que des mineurs européens ne soient expulsés avec leurs tuteurs, même en ayant vécu toute leur vie au Royaume-Uni.

Un avenir économique encore incertain

Sur le plan purement économique, éviter le «no-deal» était capital afin d’empêcher une concurrence acharnée pour attirer les entreprises d’un côté ou l’autre de la Manche. En Belgique, pays très lié au Royaume-Uni, la Fédération des entreprises de Belgique (FEB) se dit d’ailleurs satisfaite de l’absence de droits de douane et de quotas à la frontière. L’accord prévoit aussi qu’un «conseil conjoint» assure une concurrence équitable et un haut niveau d’exigence en matière environnementale, sociale et fiscale.

Malgré tout, les économistes s’attendent à une baisse des échanges à cause des contrôles, ce qui devrait impacter les ports et les sites industriels européens. Le Royaume-Uni devrait d’autre part quand même rebondir sur le Brexit pour créer un environnement plus avantageux pour les milieux financiers qu’en Europe. Et si l’accord sur la concurrence est brisé, des sentences sous forme de droits de douanes seront imposés. Il est donc trop tôt pour savoir comment tout cela va évoluer.

Des défis pour Londres à l’extérieur et à l’intérieur du pays

Le Royaume-Uni n’a par contre pas voulu négocier en matière de politique étrangère (pareil pour la sécurité extérieure et la défense). Boris Johnson a donc le contrôle sur le sujet, même s’il semble qu’il ne veuille pas en profiter pour transformer le Royaume-Uni en «Singapour-sur-Tamise» avec un paradis fiscal déréglementé, comme le demandent certains Brexiters. En revanche, il veut promouvoir sa politique du «Global Britain», en renégociant des partenariats avec tous les pays du monde. Si cela est déjà fait pour des États comme le Japon, le Canada ou encore Singapour, il reste encore de gros poissons, dont les États-Unis. Or l’arrivée de Biden au pouvoir risque de lui compliquer la tâche. De plus, sans le soutien des Européens, Boris Johnson est vulnérable face aux exigences américaines.

Mais le danger est encore plus grand à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur. La Première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, a déclaré suite à l’accord que l’Écosse n’aspire pas au Brexit (62% des Écossais ont voté contre) et souhaite un deuxième référendum sur son indépendance. Selon les sondages, 51% à 58% des Écossais soutiennent ce projet. Le Parlement écossais ne devrait pas s’y opposer, mais il faudrait ensuite l’approbation du référendum par Boris Johnson, ce qu’il refuse. Cela dit, les élections écossaises de 2021 pourraient rabattre les cartes si le parti indépendantiste de Nicola Sturgeon remporte une grande victoire, ce qui est probable. Si in fine l’Écosse devient indépendante, il faudra aussi voir l’impact que cela aura sur l’Irlande du Nord (qui a également voté pour le «remain»), où la question de la réunification avec l’Irlande n’a jamais vraiment cessé. Enfin, dernière incertitude liée au Brexit: le sort de Gibraltar, revendiqué par l’Espagne. Pour l’instant, le dialogue est toujours en cours au sujet du Rocher entre Madrid et Londres pour limiter les conséquences du départ britannique.

Sur le même sujet
Plus d'actualité