Quand l’armée française recrute des auteurs de science-fiction

Le ministère français de la Défense a présenté sa cellule « Red Team » : une équipe d’une dizaine d’auteurs, illustrateurs et créateurs de science-fiction. Ils seront chargés d’imaginer les guerres du futur et d’anticiper les défis militaires et technologiques à venir.

©belgaimage-43869136/ photo-prétexte d'une tourelle de futur char français.

À l’horizon 2040, une nation pirate s’est constituée illégalement le long des littoraux fragilisés par le réchauffement climatique. Formée de véritables bidonvilles mouvants, la « P-Nation » accueille les centaines de millions d’individus ayant refusé de s’implanter une puce d’identité rendue obligatoire par les gouvernements du monde entier. Ces pirates tenteront d’envahir la Guyane et de prendre le contrôle stratégique de ses centres spatiaux et industriels. Ce scénario d’anticipation a été dévoilé le 4 décembre, lors de la présentation par la ministre française des Armées, Florence Parly, de la cellule « Red Team ». De la science-fiction au service des militaires : c’est le programme de cette équipe d’une dizaine d’écrivains, dessinateurs, créateurs et chercheurs.

Leur mission ? Imaginer le futur, le pire, pour anticiper les risques militaires et technologiques à l’horizon 2030-2060. « La science-fiction passe à l’action pour protéger les intérêts de la France, sa résilience et son autonomie stratégique », a salué la ministre, pour qui « la Red Team, c’est le symbole de l’ouverture du ministère des Armées en matière d’innovation. C’est renverser la table. Accepter de changer de perspective et de voir ses convictions bouleversées ». C’est sans doute aussi un bon coup de comm pour l’armée française, mais passons.

« Percer le mur de l’imaginaire »

Lancé fin 2019 par un organisme dépendant du ministère des Armées, le projet est mené en collaboration avec l’université Paris Sciences&Lettres (PSL), chargée d’animer et de coordonner les travaux de la « Red Team ». Sur les 600 candidatures reçues, seuls 10 ont été retenues pour faire partie de l’équipe. On y retrouve des noms de la littérature SF française, comme Laurent Genefort, Romain Lucazeau ou DOA. Le scénariste de bande dessinée Xavier Dorison a également été enrôlé, tout comme le dessinateur belge François Schuiten et la jeune designeuse Jeanne Bregeon. La sociologue Virginie Tournay, directrice de recherche et médaillée du CNRS, fait partie de l’opération, ainsi que deux écrivains préférant rester anonymes, alias Hermes et Capitaine Numericus.

Les membres de ce « commando » devront plancher sur des scénarios prospectifs qui, à l’inverse de celui esquissé plus haut, ne seront pas dévoilés au public (pour éviter de donner des mauvaises idées aux adversaires de la France). « Nous sommes prisonniers de notre mental quotidien. Pour percer le mur de l’imaginaire, il faut faire appel à des personnes qui pensent en dehors du cadre : les auteurs de science-fiction sont de ceux-là », expliquait Emmanuel Chiva, directeur de l’Agence de l’innovation de défense (AID), qui chapeaute le projet.

L’art en uniforme ?

Si les forces armées et les services de renseignement, en France comme ailleurs, tentent depuis longtemps déjà d’imaginer les menaces futures et bâtissent toutes sortes de scénarios catastrophes, y associer des créateurs et des auteurs se veut une démarche complémentaire. Elle n’est pas tout à fait inédite : en 2013, les US Marines embauchaient déjà Max Brooks, l’auteur du livre de zombies, devenu film, World War Z, pour envisager des scénarios de crise imprévus par les stratèges professionnels. Reste que cette alliance entre l’art et la guerre soulève quelques questions.

Car, à force d’imaginer le pire, de donner vie aux plus sombres dystopies, ne risque-t-on pas de voir advenir ce que l’on souhaitait éviter ? Comme le souligne le futurologue Julien Tauvel, la science-fiction « est une prophétie autoréalisatrice : elle nous vend des imaginaires qui nous sont rendus désirables avec le temps ». Et puis, quelle place subsistera-t-il dans les scénarios envisagés pour des univers moins belliqueux, des imaginaires plus désirables ? La littérature doit-elle vraiment se placer sous les ordres d’une entreprise militaire, même défensive ? « Ce que nous faisons est fondamentalement irréprochable sur le plan éthique. On n’invente pas des machines à broyer des chatons », balayait Romain Lucazeau, un des membres de la « Red Team », dans Le Point. « Je suis extrêmement tranquille à l’idée d’aider l’armée de mon pays à réfléchir aux menaces futures ». Il n’empêche : on ne peut s’empêcher de rêver d’une « Green team », chargée d’imaginer et de programmer des mondes moins inégalitaires, qui s’attaquerait plutôt aux défis climatiques et sociaux à venir.

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