Du sexisme aussi en télétravail

Plusieurs études montrent que les femmes font également l’objet de discriminations, notamment lors des réunions professionnelles virtuelles.

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Pour ceux qui pensaient que le télétravail allait rabattre les cartes des inégalités de sexe, c’est raté. Après des mois à la maison, les faits sont là : le confinement n’a pas permis d’effacer le sexisme dans le monde du travail. C’est la conclusion de l’étude réalisée par Sophie Thunus, professeure à l’UCLouvain, et Willem Standaert, professeur à l’HEC Liège, qui ont interrogé plus de 700 employé(e)s du milieu universitaire sur leurs réunions virtuelles. Une discrimination qui se concrétise de manière plus subtile par rapport à la normale.

Désavantagées sur de nombreux points

Premier constat: les femmes sont moins bien représentées que les hommes lors des réunions virtuelles. Déjà en temps normal, elles ne participent qu’à 4,5 réunions par semaine contre 6,6 pour le sexe masculin. Une différence encore plus nette lorsque le sujet du rendez-vous est «stratégique» ou implique une prise de décisions, ou lorsque l’on monte dans la hiérarchie. Pendant le confinement, cet écart s’est accentué, avec une moyenne de 5 réunions pour les femmes contre 7,9 pour leurs collègues de l’autre sexe.

Pour la prise de parole, c’est pareil. Hors confinement, les femmes académiques sont 13% à avoir des difficultés à faire entendre leur voix (les hommes sont 2% dans le même cas). Avec le télétravail, elles sont 31% (21% pour les hommes).

Enfin, ces différences sont aussi soulignées par le milieu de travail, qui est assez différent entre hommes et femmes. Les premiers tiennent plus souvent leurs réunions depuis un bureau séparé, au calme, ce qui est moins le cas des deuxièmes qui ont plus de mal à faire la séparation avec leur environnement domestique, notamment avec les enfants. Au vu de tous ces éléments, il ne faut donc pas s’étonner qu’une étude publiée dans Nature note que les femmes académiques aient été moins productives en termes de publications qu’avant le confinement.

Quand le télétravail n’empêche pas le machisme

Ces inégalités sont donc multiples mais cela ne s’arrête pas là. En-dehors du milieu académique, d’autres études ont également notés d’autres formes de discriminations. C’est le cas en France de l’INED (Institut national d’études démographiques) qui montre que deux mois après le début du premier confinement, les femmes étaient plus nombreuses à abandonner le travail. «Quand il faut mettre dans la balance les professions féminines et les professions masculines, ce sont plus souvent les premières qui vont se retirer ou être retirées de l’équation», commente à ce propos une des auteurs de l’étude au Huffington Post.

Au Royaume-Uni, le cabinet d’avocats Slater and Gordon a également interrogé près de 2.000 personnes sur leurs réunions en ligne. Résultat: entre fin mars et juillet, plus de 35% des femmes avaient subi au moins une demande à caractère sexiste. Généralement, il s’agissait soit de porter plus de maquillage ou de se coiffer plus, ou encore de s’habiller de manière «plus sexy».

Le bilan si pas glorieux des réunions virtuelles

Toutes ces constations sont loin d’être anodines pour la suite parce qu’elles peuvent également avoir des conséquences pour l’avenir de ces femmes. À l’UCLouvain, Sophie Thunus le remarque notamment sur un point. «Le fait qu’elles ne soient pas dans les commissions de recrutement, contrairement aux hommes, montre qu’il y a un risque de reproduction d’inégalités», note-elle.

Le confinement n’a toutefois pas que des mauvais côtés puisque la chercheuse remarque aussi que certains attributs du pouvoir masculin ont été supprimés par le télétravail. «Cela se voit avec l’attribution des places autour de la table de discussion, la façon de s’habiller, la pression du regard, etc. Tout cela n’a plus vraiment d’impact dans les réunions virtuelles». Mais là aussi, il y a un revers de la médaille: «d’un autre côté, on a l’intrusion via l’écran d’éléments d’inégalités liées au genre dans l’espace domestique, autant sociales et économiques. Tout ce qui appartenait à la sphère privée et qui était neutralisé, au moins en apparence, sur le lieu de travail réapparaît ici».

Des inégalités difficiles à faire disparaître

Évidemment, apporter des solutions à tous ces problèmes est tout sauf simple. Comment corriger par exemple la sous-représentation des femmes lors des réunions? Vaste question… Sophie Thunus donne néanmoins une piste de réflexion sur la problématique de la prise de parole. «Le modérateur a une place centrale dans la gestion de ces moments. Un moyen pour régler ce problème serait donc que cette modération veille à ce que tout le monde s’exprime de manière égale, que ce soit pour les femmes ou pour les hommes ayant également des difficultés à parler».

Quant au milieu de travail, la chercheuse a là aussi une idée à faire valoir: «plusieurs applications permettent de changer l’arrière-plan pour neutraliser l’environnement. Mais évidemment, cela n’enlève rien aux éléments ambiants de distraction et ce n’est qu’une solution très partielle à cette problématique».

Lutter contre les inégalités de sexe s’annonce donc compliqué, et ce encore plus pendant le confinement. Toutes ces constations ont au moins le mérite de nuancer les bénéfices du télétravail, vantés de nombreuses fois ces derniers mois. «De plus, les réunions virtuelles sont très efficaces pour partager des décisions mais sont moins propices aux fonctions sociales et de réflexion, que ce soit pour se connaître ou pour faire un brainstorming», conclut Sophie Thunus.

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