Ella Adoo-Kissi-Debrah, premier visage de la pollution de l’air

La justice britannique a reconnu le rôle de la pollution de l'air, ce tueur invisible, dans le décès d'une fillette de 9 ans. Une décision historique.

Le 15 février 2013, Ella Adoo-Kissi-Debrah perdait la vie à la suite d’une sévère crise d’asthme. - AFP

La pollution de l’air tue. Les organisations environnementales ont beau tirer la sonnette d’alarme depuis plusieurs années, avec des statistiques alarmantes. Mais celles-ci sont froides et abstraites. Et, même si ce fléau est bien plus grave que les guerres, le sida, le paludisme et le tabagisme, il reste par définition « invisible », intangible. Or, désormais, cette problématique est associée à un visage, celui d’Ella Adoo-Kissi Debrah.

Mercredi, et pour la première fois, la justice britannique a reconnu que la mort de cette fillette de 9 ans était liée à la pollution de l’air, et non à une insuffisance respiratoire aiguë causée par un asthme sévère, comme il était indiqué sur son certificat de décès. « Cette décision ne me ramènera pas ma fille, mais j’espère qu’elle débouchera sur une prise de conscience collective », a réagi sa mère Rosamund. « À Londres, au moins douze enfants meurent chaque année des suites de crises d’asthme à cause de l’air toxique qu’ils respirent. Ça ne peut plus durer. »

Un lien frappant

Ella est l’une d’entre eux. Le 15 février 2013, cette fillette originaire de Lewisham, dans le sud-est de Londres, a succombé à une sévère crise d’asthme, après près de trois ans de crises répétées et 27 hospitalisations liées à cette maladie. Face à ce cauchemar, sa mère, impuissante, s’est toujours demandé pourquoi sa fille, brillante et pleine de vie, qui rêvait de devenir pilote, était soudainement devenue si malade. En 2014, la justice a conclu que la cause du décès était une insuffisance respiratoire aiguë, sans pour autant répondre à ses interrogations.

C’est seulement quatre ans plus tard qu’elle connaîtra la véritable raison, grâce à l’intervention de Stephen Holgate. Ce professeur britannique, spécialiste de l’asthme et de la pollution de l’air, a relevé, dans un rapport publié en 2018, un « lien frappant » entre les hospitalisations en urgence d’Ella et les pics enregistrés de dioxyde d’azote et de particules en suspension, les polluants les plus nocifs, à proximité de son domicile. La famille Adoo-Kissi Debrah habite en effet à moins de 30 mètres du South Circular, un axe routier très emprunté du sud londonien, où les niveaux de NO2 dépassent les directives de l’Organisation mondiale de la santé et de l’Union européenne. Selon les analyses du scientifique, la nuit de l’ultime crise a coïncidé avec un épisode de pollution particulièrement sévère.

Mauvaise direction

Ce sont ces nouveaux éléments qui ont, à la demande de Rosamund, provoqué l’ouverture d’une nouvelle enquête. « J’étais très en colère quand j’ai lu ce rapport », se souvient-elle. « Personne ne nous avait jamais rien dit sur la pollution auparavant. Nous cherchions une réponse médicale, alors que l’explication était environnementale. »

Rosamund, la maman d'Ella, décédée à cause de la pollution de l'air

Rosamund Kissi-Debrah, la mère d’Ella. – AFP

Près de huit ans après le décès de sa fille, le verdict est tombé mercredi: « La pollution de l’air a constitué une contribution matérielle dans la mort d’Ella », a déclaré Philip Barlow, l’agent de justice chargé de mener les deux semaines d’audiences consacrées à cette affaire. « Sa mère n’a pas été informée des risques sanitaires », a-t-il affirmé. « Si elle l’avait été, elle aurait pris des mesures qui auraient pu éviter sa mort », comme un déménagement.

Un fléau mondial  

Stephen Holgate va plus loin: « si les niveaux de pollution de l’air n’avaient pas dépassé les limites légales, Ella ne serait pas morte ». De quoi engager la responsabilité des autorités locales. Entre 28.000 et 36.000 décès survenant au Royaume-Uni chaque année sont estimés être liés à la pollution de l’air.

Mais le problème est mondial. Selon l’OMS, ce tueur invisible fait sept millions de victimes tous les ans. Au niveau européen, il serait responsable d’environ 400.000 morts prématurées, dont près de 9.000 en Belgique, selon le dernier rapport de l’Agence européenne pour l’environnement. Si la qualité de l’air s’améliore, elle est encore loin d’être parfaite. Au regard des limites recommandées par l’OMS, soit 10 microgrammes/mètre cube en concentration annuelle, 80 à 90% des habitants des villes européennes respirent un air néfaste pour leur santé.

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