Le télétravail favorise-t-il vraiment la productivité ?

L’impact de ce mode d’organisation sur la productivité des travailleurs et des entreprises divise. Plusieurs études font apparaître des résultats contradictoires.

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« Je suis toute la journée derrière mon écran, à parler à des étudiants que je ne vois pas. J’ai l’impression de me répéter tout le temps, et je n’ai presque pas de retour, je ne sais si chez eux ils m’écoutent ou s’ils sont dans leur cuisine à se faire à manger avec moi qui parle dans le vide. J’en ai marre », souffle Bruno. Professeur d’informatique dans une école de promotion sociale, il se serait bien passé, durant les deux confinements, de découvrir les joies du télétravail, particulièrement peu adapté à sa fonction.

Pourtant, pour d’autres, l’expérience se sera avérée bénéfique. Fini les pertes de temps dans le métro, la tête en vrac à 7 heures du matin. Fini aussi de se coltiner tous les jours ce collègue que décidément, vous n’arrivez pas à encadrer. Les uns n’auront jamais aussi bien travaillé que depuis leur canapé ; les autres se seront progressivement empêtrés dans la routine, voire auront saisi l’occasion pour se planquer et dévorer la dernière saison de leur série préférée. Au final, quel impact le télétravail-a-t-il sur la productivité des salariés et des entreprises ?

Difficile d’avoir une réponse définitive sur la question, quand les études disponibles sur le sujet ont des conclusions a priori divergentes. Une première recherche, menée en Chine en 2015 auprès d’une agence de voyages de 16 000 salariés, a montré que la productivité des employés passés au télétravail avait grimpé de 20%. À l’inverse, les résultats d’une étude effectuée dans un centre de recherche japonais en 2020 montraient que les salariés amenés à travailler depuis leur domicile estimaient avoir vu baisser leur productivité de 63% en moyenne. Entre les deux études, une différence toutefois, qui pourrait expliquer leurs conclusions opposées : dans le cas de l’entreprise chinoise, les employés avaient d’abord suivi une préparation et une formation spécifique au télétravail. Covid oblige, les salariés japonais avaient dû eux passer du jour au lendemain en télétravail, sans préparation ni formation.

Eviter l’isolement professionnel

D’autres études, recensées par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) montrent elles aussi la difficulté de cerner exactement l’impact du télétravail. « Le télétravail peut améliorer ou amoindrir la performance des entreprises », note l’OCDE. D’abord, par le fait qu’il contribue in fine à réduire les coûts de l’entreprise (en jouant notamment sur la taille des infrastructures requises pour les collaborateurs) et permet ainsi de libérer des ressources à réaffecter ailleurs. Ensuite, l’impact de ce mode d’organisation dépendra justement… de comment il est organisé au sein de l’entreprise.

Comme le souligne l’Organisation internationale du travail (OIT), « généralement, les employés qui travaillent à domicile travaillent plus longtemps qu’en présentiel, notamment parce que le temps habituellement passé dans les trajets quotidiens entre le domicile et le lieu de travail est alors consacré à des activités professionnelles ». Plus de temps pour le boulot ne veut toutefois pas nécessairement dire plus de boulot abattu, et n’est pas non plus d’office un gage de qualité.

Bien souvent, l’efficacité du télétravail variera en fonction de la qualité des relations entre collègues, de l’efficience du transfert d’informations, du sentiment plus ou moins important de distanciation et d’isolement professionnel. Laurent Taskin, professeur en management à la Louvain School of management (UCLouvain) nous l’expliquait:  « Cette crise sanitaire montre aussi paradoxalement l’intérêt du présentiel, du contact et du lien humain que la présence physique au travail apporte. Ce lien doit aussi être entretenu. Limiter la fréquence de télétravail à un, deux, trois jours semaines pourrait être une bonne manière de le cultiver ».

« Difficile de rester créatif »

Dans son guide du travail au temps du confinement, l’OIT rappelle également l’importance du respect de la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle, afin de pouvoir « bien [télé] travailler». Enfin, l’impact du télétravail pourrait bien dépendre du type de travail à effectuer. « Si votre emploi ne requiert aucune créativité, que vous faites chaque jour exactement la même chose et que vous n’avez jamais à innover, alors là, le télétravail peut bien fonctionner », avançait Nicholas Bloom, professeur d’économie à l’Université Stanford (États-Unis). (…) Mais actuellement, il est très difficile d’être créatif en travaillant à la maison cinq jours par semaine. Sur une courte période, c’est faisable. Mais plus le temps passe, plus il devient difficile d’être productif, d’arriver avec de nouvelles idées, de rester motivé et concentré ».

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