« La démocratie américaine ne se porte pas très bien »

Que faut-il penser de ces élections présidentielles américaines qui n'en finissent pas ? Réponse avec Nicolas Labarre, maître de conférence en civilisation américaine à l'Université Bordeaux-Montaigne.

Belga

On n’est pas loin du scénario catastrophe redouté par les observateurs avec un résultat très serré qui est contesté et des décomptes qui s’éternisent…

Oui, mercredi matin, il y avait quelque chose de très angoissant quant à ce qui pouvait se produire…

 

Les recours de Trump vont-ils mener quelque part ?

Je ne pense pas. Il y a deux raisons, la première est structurelle, c’est-à-dire que tout semble s’être bien passé. Il n’y a pas eu de camions perdus, de bulletins égarés… Tout au plus, quand il y a eu des problèmes, c’était en amont, quand la poste n’avait pas distribué à temps certains bulletins de vote, mais ceux-ci continuent d’être délivrés. Cela rend difficile une intervention quant au recomptage des voix. L’autre raison, c’est que l’administration Trump s’est montrée négligente quand il s’est agit de lancer des procédures. Ils ont été débouté par les cours de justice notamment en Géorgie et au Michigan, simplement parce qu’ils étaient mal préparés à faire la démarche. L’équipe juridique du président ne semble pas très compétente pour des choses pourtant très simples, c’est-à-dire préparer des dossiers, ne pas faire d’impairs… Donc, je pense que ces recours n’iront nulle part, sauf si, effectivement, on découvre qu’il y a eu un problème quelque part. Ce qui ne semble pas avoir été le cas.

 

Pour autant, ses dénonciations de fraude à répétition ne risquent-elles pas de pousser ses supporters à descendre violemment dans la rue ?

Effectivement. Je lisais justement un témoignage d’un plombier en Arizona qui disait : « Le seul moyen pour Biden de gagner l’Arizona, c’est en volant des voix. Moi je ne l’accepterai pas, je ne veux pas vivre dans un Etat communiste ! » Les foules qui manifestent de manière incohérente en Arizona et en Géorgie le font avec des fusils mitrailleurs devant les bureaux de vote. C’est difficile d’exclure des dérapages meurtriers de la part de gens pris dans ces mouvements-là.

 

Donc, vous pensez à des actes isolés plutôt qu’à des milices d’extrême-droite organisées…

C’est compliqué. Je suis assez rassuré par le fait qu’il n’y ait rien eu le jour de l’élection. C’était un bon moment pour des milices ou des bandes pour agir. Or, là, on est deux jours après et on n’a rien vu de tout ça. Il n’y a eu aucune action organisée, ce qui me rend plutôt optimiste. Il y a et il va y avoir des manifestations sporadiques par endroits. Mais une sorte de grand soulèvement comme on pouvait le craindre, j’espère et je pense que non.

 

Belga

 

Sur la carte électorale, on s’aperçoit que le « trumpisme » est vraiment bien ancré dans les zones rurales…

Oui, le vote républicain est un vote rural de longue date. Il y a une très nette opposition entre les côtes et les « fly over States », c’est-à-dire « les Etats qu’on survole » en avion, une expression qui est très évocatrice : ce sentiment de la « Middle America » d’être méprisée et le fait que les grands peuplements sont sur les côtes… Ce sont des Etats qui sont mal placés, d’un point de vue géographique, pour profiter de la mondialisation.

 

La polarisation de l’Amérique, c’est la ville contre la campagne ?

Oui, tout à fait. Un point fondamental, c’est qu’il y a eu une campagne massive de la part des démocrates pour aller chercher les républicains déçus par Trump et les inciter à voter pour Biden. Mais cela ne s’est pas produit. La part de républicains qui a voté pour Trump est plus importante aujourd’hui qu’en 2016.

 

Peut-on faire une comparaison avec ce qui se passe en Europe ? Cette opposition entre villes et campagnes, c’est aussi le problème illustré par les gilets jaunes…

C’est en partie vrai, mais il y a une différence d’échelle qui fait que c’est une tout autre réalité de vivre dans une région rurale en France ou en Belgique et dans un Etat vide au centre des Etats-Unis. Le Dakota, le Wyoming, ce sont vraiment des Etats avec des populations très faibles sur de très grandes étendues. Il faut se rendre compte de ce que l’échelle représente. On est dans des zones où il n’y a littéralement rien sur des centaines de kilomètres à la ronde. Des zones qui sont parfois à la merci d’une seule entreprise, d’un seul magasin… Je prends l’exemple d’une petite ville du Wyoming où Walmart s’était installé il y a quelques dizaines d’années et a depuis fermé. Le jour où Walmart est parti, il n’y avait aucune boutique locale à cinquante, soixante kilomètres. Pour ces gens, il faut faire deux heures de route pour faire des courses. Donc, il y a des ressemblances indéniables avec ce qui se passe en Europe, mais ça ne se superpose pas parfaitement. Il y a une moins grande correspondance entre la géographie et le social en Europe tandis que c’est très marqué aux Etats-Unis.

 

Belga

 

Que dit cette élection sur « la plus grande démocratie du monde » ?

Elle dit que cette démocratie ne va pas très bien. Notamment parce qu’on est encore dans une situation où le collège électoral va être très serré alors même qu’on va vers une victoire très nette de Joe Biden au niveau du vote populaire. Une autre raison est que le parti républicain est arrivé avec comme stratégie manifeste de décourager les gens d’aller voter pour limiter le nombre de voix et en le disant explicitement. C’est une citation de Trump : « Si tout le monde vote, je ne peux pas gagner ». C’est assez glaçant de penser que dans la « plus grande démocratie du monde », pour reprendre l’expression consacrée, on a un parti qui dit que le but du système américain est de ne pas entretenir la démocratie.

 

Dans ces conditions, l’Amérique est-elle encore un modèle pour la démocratie ou perd-elle du terrain au profit du modèle des démocraties dites « illibérales » ?

En tout cas, les institutions américaines ont plutôt bien résisté. Parce que malgré tout ça, les gens sont allés voter, malgré les craintes liées au covid, malgré les prédictions alarmistes sur le temps que ça allait prendre pour décompter… Finalement, on ne devrait pas attendre trop longtemps pour avoir les résultats – avec les votes par correspondance, on craignait que ce soit plus long. Les institutions sont plus robustes que ce qu’on pouvait craindre. Mais sur cette idée de « démocratie illibérale », il s’agissait de craintes justifiées il y a quatre ans. Et si Donald Trump avait été réélu (il peut encore l’être mais ça semble aujourd’hui peu probable), il y avait un réel risque de basculement concret vers ce modèle dans lequel on aurait eu un parti qui consolide son pouvoir minoritaire jusqu’à, peut-être, un point de non-retour. Ce mouvement devrait être interrompu avec Joe Biden.

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