Les médecins généralistes surchargés: «cette situation est impossible»

Face à la flambée des cas de coronavirus, les médecins généralistes sont débordés. La menace d’une pénurie de personnel se fait chaque jour plus concrète. Une situation qui crée à la fois de la frustration et de l’inquiétude.

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Ils sont en première ligne face au coronavirus et en ce sens, ils sont directement témoins de la catastrophe sanitaire qui se déroule de nos jours. Les médecins généralistes ne savent plus où donner de la tête entre les patients Covid, les non-Covid que les hôpitaux ne peuvent plus accueillir, leur travail quotidien habituel et, cerise sur le gâteau, toute la charge administrative qui découle de la crise. Pour un corps de métier qui se dit déjà en pénurie en temps normal, le point de saturation devient de plus en plus une menace concrète.

Des heures et des heures de travail en plus

Le ton a été donné ce mercredi par Dirk Scheveneels, vice-président de l’Association belge des syndicats de médecins (Absym). Dans un communiqué Belga, il met en garde contre le péril qui se profile. «Il est urgent d’abaisser la courbe [du Covid-19], sinon beaucoup de médecins généralistes vont venir à manquer», dit-il. «La première vague n’est pas encore digérée, et la deuxième promet de s’aggraver. Heureusement, les prestataires de soins de santé ont une bonne motivation mais nous ne pourrons pas la maintenir longtemps».

Dans sa lettre, Dirk Scheveneels estime aussi une multiplication par dix des cas Covid dans les cabinets de médecine générale ces dernières semaines. À cela, il faut ajouter les heures passées au téléphone pour les téléconsultations des nouveaux patients présentant des symptômes du Covid-19. En somme, un travail colossal. Pour soulager les médecins, «il a souvent été suggéré de mettre en place une sorte de centre d’appels, où les gens peuvent s’adresser pour toutes leurs questions. Mais le problème est qu’il nécessiterait des personnes très instruites et que les gens veulent souvent simplement entendre la voix familière de leur médecin». À l’heure actuelle, aucune décision n’a été prise sur ce fameux centre d’appels.

Tenter d’aider tout le monde, contre vents et marées

Du côté de Christophe Barbut, président du CMG (Collège de Médecine Générale), la tension est palpable. Il craint qu’en plus de tout cela, des charges supplémentaires ne soient imposées aux généralistes. Mais plus les jours passent, plus la situation empire et plus cette possibilité se fait concrète. «Si les hôpitaux sont saturés, cela va déborder soit en amont, soit en aval, en fonction des places pour les cas Covid ou de celles libérées pour eux en retirant d’autres patients. Dans les deux cas, nous serons mis à contribution. Mais si, en plus de nos tâches habituelles, on doit faire de l’hospitalisation à domicile et en maisons de repos, on va soit être en pénurie de personnel, soit devoir nous aussi reporter nos activités de routine qui sont pourtant aussi importantes», s’inquiète-t-il.

Cette crainte de ne plus avoir le temps de soigner les patients qui sont malades d’autre chose que du Covid est générale. «C’est ce qui nous pèse le plus», confie la docteur Viviane De Buggenoms. «On est en train de rattraper les retards pris lors de la première vague mais il ne faudrait pas que cela recommence de la même façon. Ce n’est pas possible cette situation». L’ambition est donc toujours de prendre en charge tous les patients, quelle que soit la pathologie. Mais comment réussir à remplir cette mission avec une telle charge de travail et l’aggravation de l’épidémie? «C’est une question que nous nous posons aussi », dit-elle. « Ça nous inquiète énormément», confirme Christophe Barbut.

Pour tenir le coup, les généralistes se veulent inventifs. «On est en train de s’organiser pour prendre en charge les patients qui ne seraient pas hospitalisés mais qui auraient dû l’être, mais aussi d’explorer des options pour que les cas Covid moins lourds puissent se débrouiller, le médecin n’arrivant que lorsque cela s’aggrave», explique le président du CMG. Mais il prévient déjà: s’ils doivent se rendre de plus en plus en maison de repos et surveiller ceux qui sortent de l’hôpital avec une assistance respiratoire, «il y aura forcément pénurie» de médecins.

Le risque «que cela craque»

Comme si tout cela n’était pas assez dur, les généralistes ont dû faire face ces dernières semaines à une surcharge administrative énorme. Dès que la chaîne de testing et de tracing n’a plus su suivre la cadence de l’épidémie, ils ont vu les personnes même sans symptômes du Covid se tourner en masse vers eux. «On nous a demandé tout et n’importe quoi alors que cela n’avait aucun rapport avec notre pratique, comme des certificats de non-Covid en entreprise. En nous demandant des choses qui n’avaient pas de sens, il y a eu une grosse pression et un sentiment d’inutilité», constate Christophe Barbut. «Et quand on voit que la CIM (commission interministérielle) estime qu’il faut en plus tester certaines catégories de personnes asymptomatiques malgré la nouvelle politique de testing, je ne sais pas comment on va les identifier. Si on demande aux médecins généralistes de le faire, c’est impossible. Et pourtant, lorsque le tracing est inefficace, les personnes qui veulent se faire tester se dirigent vers nous».

Fait rare en Belgique: il y a près d’une semaine, les généralistes carolorégiens sont entrés en grève pour dénoncer cette surcharge administrative à un moment si critique. Depuis, les autorités tentent de limiter ce poids qui pèse sur leurs épaules mais comme l’explique Christophe Barbut, «aujourd’hui, les séquelles sont encore là». Quand il va dans l’un des lieux où il travaille, chaque semaine, il y a un médecin en arrêt de travail. Il y en a qui sont tombés malades, mais pas seulement. «Il faut aussi évoquer ceux qui sont complètement épuisés et qui jettent l’éponge. Si je n’ai pas eu de retour des psychiatres alertant sur une catastrophe parmi notre corps de métier, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problème. Mais il y a une mentalité chez nombre de médecins selon laquelle on n’a pas le droit de se plaindre et il faut pouvoir tenir. On est comme des chiens de garde mais évidemment, il est toujours possible que cela craque».

Pour que cette situation cesse, les généralistes n’hésitent pas à rejoindre les épidémiologistes pour dire qu’il faut reconfiner. Cela est devenu une nécessité pour tenter de tenir le coup. «Quand on voit que la Belgique n’a toujours pas confiné lorsqu’au même moment, la France l’a fait, alors qu’elle a deux fois plus de cas, c’est aberrant», assène Christophe Barbut. «Pour moi, en tant que médecin, il est certain qu’il faut un reconfinement, malgré les conséquences économiques et sociales. La rentrée scolaire a été un fiasco où on a vu le virus passer par les étudiants et les écoles. Si on veut arrêter ça, il faut rester chez soi, point final», conclut-il.

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