En Pologne, la grève des femmes pour le droit à l’avortement

Depuis le 22 octobre, les manifestations se succèdent en Pologne, suite à l'interdiction quasi totale de l'avortement dans ce pays de l'Union Européenne.

Manifestation contre l'interdiction de l'avortement, à Varsovie - Belga

« Strajk Kobiet ». C’est sous ce mot d’ordre que les Polonaises se rassemblent contre leur gouvernement ultraconservateur et son agenda sexiste. Si cette « grève des femmes » existe depuis plusieurs années, ce mouvement symbolisé par un éclair rouge a pris une ampleur sans précédent ces derniers jours. Depuis plus d’une semaine, les manifestations se succèdent à travers le pays pour dénoncer l’interdiction quasi-totale du droit à l’avortement décidée par le Tribunal constitutionnel. Jeudi 22 octobre, cette instance étroitement contrôlée par le parti ultra-catholique nationaliste Droit et justice (PiS) a considéré l’interruption volontaire de grossesse en cas de malformation du fœtus, comme « incompatible » avec la Constitution. Or, cette condition représentait 98% des 1.100 IVG légaux pratiqués dans ce pays en 2019. Bien loin de la réalité, ce chiffre ne prend pas en compte les avortements clandestins ou réalisés à l’étranger en Pologne, estimés au nombre de 200.000 par les groupes féministes.

Cette décision est dramatique pour les femmes. En cas de « déficience fœtale grave et irréversible ou maladie incurable menaçant la vie du fœtus », celles-ci seront désormais obligées de mener leur grossesse, jusqu’à la fausse couche, jusqu’à l’accouchement d’un bébé mort-né ou d’un enfant qui ne survivra que quelques heures.

La législation sur l’avortement en Pologne était déjà l’une des plus restrictives en Europe. Seuls deux cas d’IVG demeurent autorisés: lorsque la femme enceinte est en danger de mort ou lors de grossesses résultant d’un viol ou d’un inceste.

« C’est la guerre »

Depuis, la colère gronde. Malgré les restrictions dues au coronavirus, des milliers de manifestants descendent chaque jour dans les rues du pays. Dimanche, les protestataires, pour la plupart des jeunes et des femmes, avaient pris pour cible le siège du gouvernement ainsi que les églises, taguant les murs avec des slogans tels que « L’enfer des femmes » ou « C’est la guerre ». Des actes inédits afin de dénoncer l’influence de l’Église catholique sur la politique polonaise. Lundi, ils avaient bloqué pendant des heures le trafic dans des dizaines de villes. Ce mercredi 28 octobre avait été noté comme un jour de grève générale, avant un grand rassemblement de femmes venus de toute la Pologne prévu vendredi à Varsovie.

Manifestation pour le droit à l'avortement en Pologne

– REUTERS

« Ce n’est pas juste une lutte pour les droits des femmes. C’est l’expression d’une insatisfaction, d’un désaccord et d’une rage », affirme Klementyna Suchanow, du Mouvement polonais pour les droits des femmes, au micro de France 24. « Notre violence et notre vulgarité sont assumées et à la hauteur du cauchemar que nous réserve l’avenir », s’indigne Karolina Wozniak, une étudiante de 24 ans, dans Le Monde. « Nous sommes décidément en révolution », déclare Marta Lempart, ténor du mouvement, réclamant la libéralisation du droit à l’avortement ainsi que la démission du gouvernement.

Manifestation contre l'interdiction de l'avortement en Pologne

– REUTERS

Croisade anti-avortement

Surpris par l’ampleur des protestations, les autorités polonaises sont restées dans un premier temps silencieuses, avant de multiplier les sorties qui ne risquent pas d’apaiser les tensions, que du contraire. « Nous devons défendre les églises polonaises à tout prix », a appelé le vice-premier ministre polonais Jaroslaw Kaczynski. « Cette attaque est une attaque ayant pour but de détruire la Pologne et de conduire à la victoire de forces qui veulent anéantir l’histoire du peuple polonais tel que nous le connaissons », a ajouté le chef du PiS, parti qui s’emploie à anéantir l’Etat de droit en Pologne depuis son retour au pouvoir en 2015.

Les prochains jours seront décisifs pour la portée de la contestation, alors qu’une large majorité de Polonais rejettent l’arrêt du Tribunal constitutionnel. Mais le PiS semble bien entouré dans sa croisade contre le droit à l’avortement. Jeudi 22 octobre, soit le même jour que l’arrêt du Tribunal constitutionnel, la Pologne a cosigné une déclaration avec 31 autres pays, dont les Etats-Unis, le Brésil et la Hongrie, qui s’attaque frontalement à l’IVG, sous prétexte de « bien-être de la femme » et de « préservation de la vie humaine ». La déclaration vante également le mérite des « familles traditionnelles ». Comprendre, les couples hétérosexuels, les droits LGBT étant l’autre cheval de bataille de la droite catholique.   

Manifestation pour le droit à l'avortement en Pologne

– REUTERS

L’UE impuissante?

Face à cette violation des droits fondamentaux, une question se pose: que fait l’Union européenne? « Rien ou si peu », répondait Sébastien Platon, professeur de droit public à l’université de Bordeaux, dans une tribune publiée dans Le Monde. Une procédure de sanction politique – le fameux article 7 du traité sur l’UE – a été lancée contre la Pologne en 2017. Une première, mais trois ans plus tard elle n’a toujours pas abouti. La procédure est de toute façon vouée à l’échec, souligne le professeur français, « puisque l’imposition de sanctions nécessiterait l’unanimité de tous les pays sauf celui visé dans chaque procédure ». La Pologne peut compter sur le veto de la Hongrie, elle aussi visée par une procédure de sanction politique depuis 2018. Et inversement.

« On entend souvent dire que l’Union est mal outillée contre les régressions démocratiques », affirme Sébastien Platon. « C’est très largement inexact, et en réalité une excuse bien pratique. L’Union dispose de nombreux leviers, juridictionnels et financiers, lui permettant au moins de contenir l’effritement de la démocratie dans un Etat membre. Ce qui manque en réalité est une réelle volonté politique. »

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