Quand les manifestants s’inspirent de la pop culture

C'est un énième exemple de l'influence du cinéma dans les luttes démocratiques. En Thaïlande, où des manifestations ont lieu depuis plusieurs mois pour défier le pouvoir, les contestataires se sont inspirés de Hunger Games pour leur signe de ralliement.

Le salut à trois doigts de Hunger Games adopté par les Thaïlandes - REUTERS/Athit Perawongmetha

On avait déjà repéré le visage du Joker dans les rues de Beyrouth ou de Hong Kong. Ou le masque de la série Casa de Papel, à l’effigie du peintre Dalí, pour représenter la révolte du peuple contre le gouvernement en place. Le costume rouge et blanc de Handmaid’s Tale est, lui, devenu le nouveau symbole des féministes. Plus commun encore, le masque de Guy Fawkes, conçu pour la bande dessinée V pour Vendetta et repris par le collectif Anonymous, est un incontournable des protestations. Ces différents exemples sont bien la preuve que la pop culture est une source d’inspiration pour de nombreux mouvements sociaux à travers le monde. Dernier en date: le salut de Hunger Games repris en Thaïlande.

Symbole de la contestation

Depuis cet été, des dizaines de milliers de Thaïlandais descendent dans la rue pour réclamer le départ du Premier ministre et une réforme de la monarchie, encore très vénérée par les générations plus âgées. Mené essentiellement par des étudiants, ce mouvement de contestation brise ainsi le plus grand tabou du pays, tant l’institution royale était jusque-là intouchable. Pour s’y opposer et soutenir le mouvement pro-démocratie, ces manifestants se rassemblent derrière un symbole: trois doigts pointés vers le ciel.

Dans la série de livres et de films Hunger Games, les résidents du district 12 utilisent au départ ce salut comme un signe de remerciement, d’admiration et d’adieu à quelqu’un qu’ils aiment. Il devient ensuite un symbole de révolte contre leurs riches oppresseurs qui vivent dans une capitale protégée par une armée. Un récit qui résonne particulièrement en Thaïlande, où « les coups d’État répétés des militaires pour protéger leurs intérêts » et « la part des richesses extrêmement élevée et concentrée entre les mains d’une petite minorité » scandalisent la jeunesse. Ce salut à trois doigts est d’ailleurs apparu en 2014, pour protester contre le coup d’Etat militaire mené par l’ancien chef de l’armée et actuel Premier ministre Prayut Chan-Ocha. Principale cible des manifestants, il est accusé d’entraver certains processus démocratiques et de réprimer la liberté d’expression. À l’époque, des rassemblements publics ont lieu malgré l’interdiction, et les manifestants s’inspirent déjà de la pop culture pour défier le pouvoir. Harry Potter, Hamtaro, K-pop, 1984 de George Orwell… La liste est longue, mais c’est le geste emprunté à Hunger Games qui deviendra le symbole de l’aspiration à la démocratie. Il commence également à se répandre à l’étranger, comme à Hong Kong ou à Taïwan.  

le salut à trois doigts des manifestants thaïlandais

– ZUMAPRESS

Geste inédit de défi à l’autorité royale

« Le salut à trois doigts des Hunger Games adopté par les manifestants à Bangkok est un acte symbolique de défi pacifique par ceux qui reconnaissent – comme ceux des districts rebelles du film – qu’ils n’ont pas beaucoup de chance de succès, mais qui décident avec courage de faire entendre leur voix malgré tout », expliquait en 2014 Brad Adams, responsable de l’ONG Human Rights Watch pour l’Asie. Six ans plus tard, ce geste de défi est monté d’un cran la semaine dernière, lorsque des dizaines de manifestants l’ont brandi face au cortège de la reine Suthida et du roi Maha Vajiralongkorn. Le monarque le plus riche du monde est désormais ouvertement critiqué. Une situation sans précédent dans ce royaume où le souverain est quasi divinisé. « Avant, quand les membres de la famille royale passaient en voiture, on ne pouvait même pas marcher dans ce quartier. Nous devions nous interrompre et nous agenouiller », note une manifestante pro-démocratie à l’AFP. « C’est un grand changement (…) nous brisons des tabous. »  

Mais ce fut la provocation de trop pour le gouvernement, qui a décidé d’instaurer un état d’urgence renforcé et d’interdire tout rassemblement de cinq personnes et plus. Ce qui n’avait pas empêché le mouvement pro-démocratie de poursuivre sa lutte. Sous la pression de la rue, le Premier ministre a finalement levé ce jeudi cet état d’urgence, dans un esprit d’apaisement. « Je fais le premier pas pour désamorcer la situation », a-t-il déclaré, sans parvenir à contenir la colère des manifestants. Ces derniers lui donnent trois jours pour remettre sa démission.

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