Un vaccin, deux virus

Alors que le vaccin contre le Covid-19 n’est toujours pas disponible, le monde médical, les patrons et les politiques recommandent celui contre la grippe. Objectif: éviter de saturer les hôpitaux avec une double épidémie cet hiver.

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Mi-juillet, Lisa a reçu un e-mail de son patron: “Je voudrais vous conseiller de réfléchir attentivement [au vaccin contre la grippe]. Pour ma part, je le ferai, car le Covid-19 revient et qu’il est plus facile de lutter contre la maladie si on résiste également à la grippe saisonnière.” Lisa est collaboratrice administrative au sein de l’ASBL FeBi. Active dans la création d’emploi et la promotion de la formation dans le secteur non marchand privé, elle organise notamment des formations de prévention du burn out pour le personnel hospitalier. Elle connaît donc bien l’importance d’éviter à tout prix la double épidémie influenza-Covid cet hiver. Dans l’e-mail, son responsable poursuit: “Bien sûr, vous êtes libres de choisir. […] Vous pouvez demander l’avis de votre médecin traitant”.

En excellente santé physique, Lisa, 27 ans, ne s’est pas inscrite sur la liste. Le Conseil supérieur de la santé (CSS) a été clair: jusqu’au 15 novembre, le vaccin contre la grippe sera réservé aux groupes cibles, c’est-à-dire aux plus de 65 ans, aux femmes enceintes, aux malades chroniques pulmonaires, cardiaques ou hépatiques et au personnel des secteurs de la santé. Ensuite, en fonction des stocks disponibles, la vaccination pourra être élargie au reste de la population. L’Agence fédérale des médicaments et des produits de santé (AFMPS) a informé les médecins et les pharmaciens sur cette approche “séquentielle”. “La Belgique disposera de 2,9 millions de vaccins contre la grippe saisonnière, une quantité supérieure comparativement aux années précédentes (+500.000 – NDLR). Cette quantité sera suffisante pour couvrir la vaccination des groupes à risque identifiés par le CSS, si le taux de vaccination est comparable à la saison précédente”, rassure l’AFMPS.

Bien que les symptômes des deux virus soient similaires, leurs compositions sont différentes. L’injection contre la grippe n’immunise donc pas contre le SARS-CoV-2. Elle n’en demeure pas moins nécessaire. Le président du département de pharmacie à l’UNamur, Jean-Michel Dogné, impliqué au niveau de l’AFMPS, de l’Agence européenne pour le médicament (EMA) et expert au comité mondial de sécurité vaccinale de l’OMS, insiste: “Ce vaccin baisse les risques d’hospitalisation de 50% chez les plus de 65 ans et les risques de décès de 30%. L’intérêt est de ne pas saturer les hôpitaux en cas de seconde vague du Covid-19”.

L’infectiologue Yves Van Laethem, porte-parole interfédéral, cite d’autres arguments. D’abord, on ne peut s’empêcher de penser au coronavirus dès qu’un rhume, une fragilité respiratoire ou une vraie grippe nous atteint ou touche l’un de nos proches. Le vaccin représente une solution contre le virus de la confusion et de la paranoïa. Ensuite, du côté des employeurs, il permet d’éviter de devoir reconfiner un travailleur dans l’attente du résultat d’un test PCR alors qu’il s’agit d’une grippe. Les patrons l’ont bien compris. Marc Borguet, directeur médical et médecin du travail au sein du groupe de services en ressources humaines Liantis, nous confirme que les commandes de vaccins contre l’influenza par les employeurs sont quatre fois plus importantes que l’an dernier.

Éviter la “twindémie”

Enfin, se prémunir contre l’épidémie de grippe cette année permettra d’éviter la “twindémie”, soit la cohabitation inédite avec le coronavirus. Aucun virologue ne peut anticiper les dégâts que cela causerait… Jean-Michel Dogné s’inquiète aussi des traitements: “L’un des plus efficaces contre le Covid-19 sévère est un corticoïde, la dexaméthasone. Or celui-ci est proscrit dans les symptômes sévères de la grippe. Vacciner contre la grippe permettra d’éviter certains accidents et de réduire le nombre de personne à isoler le temps qu’un test PCR soit effectué”. Ce combat n’est cependant pas gagné puisque environ un Belge sur six se dit méfiant par rapport à l’efficacité du vaccin contre l’influenza. Yves Van Laethem reste cependant optimiste: “Il faut se faire vacciner cette année, mais on peut raisonnablement penser qu’on n’aura pas une importante épidémie de grippe. C’est ce qui a été observé dans l’hémisphère sud où les saisons sont inversées, grâce aux mesures de distanciation sociale et au masque. Bien sûr, comparaison n’est pas raison”.

L’hiver 2020-2021 devrait a priori être le seul à voir les deux virus cohabiter sans vaccin contre le coronavirus. Mais, insiste le Pr Dogné, ce dernier n’est pas non plus la panacée. “Malgré le vaccin contre la grippe, la Belgique connaît encore 1.000 à 1.500 morts qui y sont directement ou indirectement liées chaque année”, rappelle-t-il. De plus, la disponibilité du produit miracle contre le Covid reste incertaine. Certes, la recherche va bon train et la ministre de la Santé Maggie De Block a annoncé que “normalement” une injection efficace et sûre (a priori de chez Sanofi) pourrait être disponible en mars. Mais, attention,ce vaccin ne suffira pas à protéger toute la population. Du moins pas dans l’immédiat. Selon l’OMS, s’il était commercialisé en mars, on pourrait l’administrer à seulement 15 à 20% de la population mondiale d’ici la fin de l’année 2021. “Or pour atteindre une immunité collective, il faudrait vacciner 70% de la population avec un vaccin efficace au moins à 70% en espérant que le virus ne change et ne mute pas. Donc le vaccin est une solution, mais en tout cas pour 2021, ne suffit pas”, précise Jean-Michel Dogné.

Le “final 8”

Actuellement, huit laboratoires (4 chinois, 3 américains et 1 australien), sur les 182 recherches en cours, ont déclenché la phase 3 des essais cliniques. Cela signifie que la composition étudiée a montré des résultats probants sur quelques dizaines (phase 1), puis des centaines (phase 2) de volontaires humains. Durant cette phase ultime, les milliers de volontaires sont aléatoirement répartis en deux groupes: la moitié reçoit le vaccin tandis que l’autre accueille une composition en sucre. Le but est de déterminer les véritables effets secondaires en éliminant l’effet placebo. Cette étape peut parfois durer plusieurs années. Ainsi, il a fallu 30 ans pour développer un traitement préventif contre la grippe et cinq ans pour celui contre Ebola. La possibilité, vraisemblablement peu probable, continue également d’exister qu’aucune de cette centaine de recherches ne débouche sur une solution sûre et efficace. Les études démontrent en effet que les chances de voir un vaccin en phase préclinique entrer sur le marché sont de 7%. Pour un vaccin en étude clinique, ce pourcentage est de 17 à 20%.

Comment, dès lors, serions-nous soudainement capables de produire un produit miracle en un temps record? L’explication est multiple. D’abord, les États et les agences de contrôles ont accepté d’accélérer les procédures administratives en faisant du SARS-CoV-2 leur priorité absolue. Ensuite, les recherches réalisées sur le SRAS depuis 2002 et le MERS depuis 2012 ont permis d’entrer plus rapidement dans les essais de phase 1, soit de passer de l’animal à l’humain. Enfin, des collaborations historiques entre des labos et des financements massifs venus des États soutiennent largement la recherche. Ce qui permettra en outre d’attribuer un prix attractif au vaccin (on parle de maximum une dizaine d’euros la dose, ce qui n’est rien comparé au test PCR à 46,81€).

Parmi les projets en phase 3, l’université d’Oxford et la société AstraZeneca sont en train de tester sérieusement leur produit au Royaume-Uni, au Brésil et en Afrique du Sud. Les Chinois des labos Sinopharm et Sinovac testent respectivement aux Émirats arabes unis et au Brésil, la société américaine Moderna teste, elle, aux États-Unis… Cette dernière recherche attire particulièrement la curiosité du monde entier, car elle pourrait, en plus de trouver la première recette efficace, révolutionner la virologie. Tandis que les sept autres projets en phase 3 utilisent des méthodes bien connues – la méthode du vaccin “inactivé” (injection composée du virus “tué”), la “sous-unitaire” (injection de protéines capables de déclencher une réponse immunitaire) ou la méthode à “vecteur viral” (transformation d’un autre virus, en l’occurrence l’adénovirus très présent chez le chimpanzé, pour développer un produit efficace) -, Moderna explore une méthode à “ARN”. Elle consiste à donner le matériel génétique modifié nécessaire aux cellules de l’organisme afin qu’il puisse de façon autonome produire la substance immunisante.

Du saumon à l’humain

L’avantage de cette nouvelle biotechnologie est de pouvoir être développée plus rapidement que les autres, car la durée de la phase préclinique est franchement réduite. Leur production relève en effet d’une synthèse chimique qui ne nécessite pas de croissance cellulaire. Cette technologie ne permet pas seulement à Moderna de faire la course en tête concernant le Covid-19. Si elle aboutit, elle pourrait également devenir une sérieuse avancée dans la lutte contre le cancer, entre autres, puisque le vaccin ARN pourrait permettre de réactiver le système immunitaire. Un bémol se pose toutefois… En pratique, aucun vaccin ADN ou ARN n’a jusqu’ici fait ses preuves que sur le chien et… le saumon. Jamais sur l’humain. Les prochains mois seront décisifs.

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