Vivaldi: le nouveau financement de la santé suffira-t-il?

Le nouveau gouvernement se veut ambitieux en termes budgétaires pour la santé. Une bonne nouvelle selon les professionnels du secteur qui préviennent toutefois : sans une bonne organisation, ce sera un coup d’épée dans l’eau.

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Avec la crise du coronavirus, c’est l’un des sujets les plus scrutés du rapport du nouveau gouvernement. Et ça, la coalition Vivaldi le sait. Pour répondre à cette situation, le mot d’ordre est clair: il n’est plus question de faire des économies dans ce domaine. Le gouvernement De Croo prévoit même un «financement complémentaire significatif des soins de santé». Concrètement, il y aura une enveloppe supplémentaire de 1,2 milliard d’euros par an et les normes de croissance budgétaires seront revues à la hausse, passant de 1,5% à 2,5% par an à partir de 2022. Cela est destiné à financer la création d’emplois, les soins de santé mentale et les formations des infirmiers et autres, l’amélioration des conditions de travail, la réduction des charges de travail… Toutefois, on peut se demander si ces bonnes intentions se concrétiseront réellement dans les faits. Car quand on regarde le programme, cela reste encore assez flou.

L’argent c’est bien, mais savoir comment l’investir c’est mieux

Le principal problème, c’est que toute amélioration dans le secteur hospitalier dépend de la réforme du financement des soins de santé. Évidemment, le gouvernement n’oublie pas de la citer. Le rapport énonce que le financement doit être réalisé «dans le cadre d’un budget pluriannuel de manière à ce que les hôpitaux puissent proposer des soins de qualité et accessibles à tous les patients de manière durable. A cette fin, il conviendra d’examiner également le financement des honoraires dans les hôpitaux et la croissance des suppléments d’honoraires sera régulée, stabilisée et ensuite diminuée».

Du côté de Gilbert Bejjani, secrétaire général de l’ABSyM (Association Belge des Syndicats Médicaux), jusque-là, on applaudit. Mais après, c’est plus compliqué car il manque un élément fondamental: la révision d’un système de santé malade. «Tout ça, c’est très bien mais le problème, c’est qu’il y a un système de fonctionnement qui s’apparente à un trou sans fond. Les suppléments ont longtemps été le cache misère du financement des hôpitaux. Si on avait un mécanisme de financement des hôpitaux centrés sur les pathologies, on aurait par exemple pu mettre du budget sur la pathologie Covid et on aurait pu soutenir de façon forfaitaire les médecins dans les hôpitaux, ce qui n’existe pas aujourd’hui. Ça, ça n’existe pas dans la note», analyse-t-il.

En clair, l’argent est bienvenu mais le risque, c’est selon lui d’investir à fonds perdus par manque de structure. Le gouvernement devrait logiquement s’attarder sur ce problème mais comment? Mystère. Or sans cela, on risque selon Gilbert Bejjani une «implosion du corps médical» si on ne prévoit rien pour parer à la modification des honoraires. «Toucher aux suppléments sans réformer amènera à une certaine faillite. Ce n’est pas tout cet argent qui va en soi changer la donne», dit-il.

Réorganiser l’hôpital: l’éternel chantier

Question d’aller plus loin dans la réforme des hôpitaux, le nouveau gouvernement prévoit également de continuer la constitution de réseaux simplifiés d’hôpitaux. En l’occurrence, la Wallonie est déjà bien avancée en la matière, et Bruxelles est en bonne voie aussi. La Flandre est un peu plus lente, car elle en profite pour opérer une harmonisation avec les zones de soins de première ligne. Est-ce dire que le Sud est moins concerné par cette réforme? Non car ce n’est que la première étape. Après, il faut encore mettre en place au sein de ces réseaux… les fameuses structures de gouvernance. Mais comme dit auparavant, cela manque encore.

Pourtant, un autre point du programme de la Vivaldi dépend directement de cela. Il est en effet prévu de transférer les patients dans les hôpitaux les plus appropriés et non forcément les plus proches. Mais pour cela, il faut d’abord décider d’une réorganisation des spécialités au sein des réseaux, ce qui n’est toujours pas fait. Exemple de cette problématique : les services d’urgence. «Une étude de la KCE, le Centre Fédéral d’Expertise des Soins de Santé, montre qu’en Belgique, on en a beaucoup trop», explique Jean Macq, professeur en santé publique à l’UCLouvain. «Cela me paraîtrait logique que dans la réorganisation des hôpitaux en réseaux, on rationnalise aussi les services d’urgence. Cela a du sens de repenser le transfert des patients dans ce cadre».

Beaucoup d’annonces qui doivent être détaillées

Ensuite, il y a des mesures particulièrement prolifiques en matière de santé. Le gouvernement prévoit ainsi toute une série de plans: un pour lutter contre le tabagisme, un autre pour l’alcoolisme, ou encore les drogues, les maladies chroniques, pour réduire la mortalité évitable, pour éviter la sur- ou sous-consommation de médicaments, pour réduire les inégalités en termes d’espérance de vie en bonne santé… Bref, il y a de la matière.

Reste à voir comment cela sera fait. Ce problème de la concrétisation de ces annonces est particulièrement explicite dans le cas du rapatriement prévu de la production des médicaments stratégiques et des principes actifs en Belgique et en Europe, question d’éviter les pénuries. Mais comment obliger les firmes pharmaceutiques à abandonner leurs systèmes de production à bas coût en Chine et ailleurs? Les négociations avec les entreprises du secteur s’annoncent ardues. Autre sujet: l’éternel problème de l’INAMI. Il est prévu d’avoir des quotas fédéraux et communautaires harmonisés pour répondre à cette question. Sauf qu’il existait déjà un organe de planification interfédéral en la matière. On peut donc se demander ce qui sera fait de nouveau.

Enfin, le plus intéressant réside dans ce qui n’est pas dans le plan gouvernemental. Qu’en est-il de la première ligne des soins de santé? On pourrait imaginer que le gouvernement en parle bientôt mais pour l’instant, c’est encore très vague. C’est un fait qui frappe particulièrement Jean Macq. «Pour moi, il y a un vide énorme. On ne parle pas de ce qui est en-dehors de l’hôpital, comme si les soins de santé se limitaient à cela. Or on a vu avec la crise qu’il s’agit d’un maillon important des soins de santé. On peut dire que cela relève des compétences régionales mais il n’empêche que l’INAMI finance aussi les soins de santé de première ligne. C’est un peu étonnant de ne rien avoir là-dessus. Et pourtant, les problèmes vus pendant la première vague, ils viennent de là», note-il.

Gilbert Bejjani, de son côté, note lui aussi que les zones de brouillard sont encore nombreuses. Néanmoins, il garde un certain optimisme. «J’ai bon espoir», dit-il. «Je pense que ce gouvernement fera les réformes nécessaires en plus de l’argent donné. J’en suis persuadé et si j’ai beaucoup d’attentes, j’ai aussi confiance».

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