La Vivaldi, c’est mal parti?

La coalition va se heurter à une opposition flamande sans tabou. Coronavirus, budget, réforme de notre démocratie, elle doit tout réussir. Ou voir la Belgique se perdre.

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Le Vlaams Belang a fait défiler ce dimanche 27 septembre ses lions rugissants à coups de klaxon sur le bitume de la banlieue bruxelloise, à Grimbergen. Au lendemain de cette tonitruante manifestation, l’ancien patron des extrémistes flamands présidait l’assemblée parlementaire flamande. Le sourire carnassier de Filip De Winter s’imposait en l’absence, pour cause de Covid, de la présidente nationaliste flamande, Liesbeth Homans. Une première en Flandre qui se profilait tel un oiseau de très mauvais augure pour les quatre années à venir.

Dans un pas de deux, les militants du Vlaams Belang tout comme le président de la N-VA Bart De Wever ont vilipendé d’avance la coalition fédérale qui se met en place en hurlant contre cette “coalition de perdants”, transgressive aux yeux du vote démocratique. Le VB a été plus loin, dans un dérapage outrancier, tonnant que la Belgique valsait en dictature, ce qui n’est évidemment pas le cas. Bart De Wever, menaçant, a plaidé pour un système électoral en mode majoritaire qui favoriserait à l’avenir l’émergence de deux grands blocs politiques au nord et au sud du pays. Pour lui, la Vivaldi est “une fête pour la cigale et une catastrophe pour la fourmi . La fourmi étant “l’épargnant flamand”.

Pendant ces temps troublés, les négociateurs refaisaient donc silencieusement leurs comptes budgétaires qui seront les seuls véritables gages de leur crédibilité quand ils gouverneront alors que le gouffre économique est gigantesque. Par la porte ou par la fenêtre, après d’interminables mois de tour de manège et quelques nuits de négociations au couteau, la coalition Vivaldi prend vie en étant d’emblée en grand danger. Caroline Sägasser, la politologue du Crisp, le centre de recherche et d’information socio-politique, relève plusieurs raisons à cette situation périlleuse. “Sept partis, c’est vraiment beaucoup pour s’entendre et être cohérent. Trois partis francophones (PS, Écolo, MR) et quatre partis néerlandophones (OpenVLD, sp.a, Groen et CD&V), quatre partis à gauche et trois partis à droite, c’est une fameuse équipée qui devra se coordonner et s’équilibrer sur une corde d’une extrême fragilité du côté flamand”, précise-t-elle.

La Vivaldi est minoritaire en Flandre. Ce n’est pas bon. Le gouvernement qui arrive est vu comme francophone et de gauche. Sa légitimité est mise à mal d’emblée au nord du pays parce qu’il se dit que les Flamands sont à nouveau dominés par les francophones comme au XIXe siècle”, dénonce, pour sa part, le politologue de l’UGent Carl Devos.
Septième réforme de l’État

Et puis, “quelle sera la capacité de cette équipe à faire face à la composition formée par le Vlaams Belang et la N-VA dans l’opposition fédérale qui est bien plus redoutable que l’opposition francophone qui sera menée par le PTB ?”, interroge Caroline Sägesser. La N-VA compte dès aujourd’hui des partisans qui veulent se rapprocher du Vlaams Belang et d’autres non. “Que va faire la N-VA face à la Vivaldi? Approfondir ses différences avec le Vlaams Belang ou établir des alliances stratégiques depuis l’opposition fédérale?”, s’interroge Caroline Sägesser. “On voit que Bart De Wever a déjà réfléchi à un grand bloc nationaliste flamand, ajoute-t-elle. Concrètement, un scrutin majoritaire impliquera en Flandre un probable rapprochement du VB et de la N-VA.” Le bloc des lions de Flandre s’unira-t-il pour déchirer les couleurs du pays? “La N-VA et le VB sont effectivement tous deux des partis nationalistes, mais avec des différences. Le VB veut la fin de la Belgique tandis que la N-VA veut une Belgique confédérale et donne encore un avenir au pays”, nuance Carl Devos.

Mais… “oui, il faut avoir peur du VB qui pourrait devenir le premier parti de Flandre et former ensuite une alliance avec la N-VA. Il n’y a plus en Flandre un cordon sanitaire qui puisse exclure cette possibilité si le VB gagne les élections en 2024, assène Carl Devos. Or si la N-VA et le VB font alliance en Flandre, il sera très difficile d’encore négocier avec eux parce qu’ils seront devenus un parti collaborateur.” La Vivaldi est-elle donc la dernière chance pour le pays avant que les nationalistes n’imposent leur séparatisme fatal? “Il n’y a pas de majorité pour la fin de la Belgique dans l’opinion publique flamande. On ne va pas vers une Flandre indépendante. Et le gouvernement des sept partis aboutira en 2024 à une septième réforme de l’État”, souligne, pour sa part, Carl Devos.

Signe que les négociateurs ont bien compris qu’un vent communautaire soufflerait dans le dos de leur alliance de fortune, ils se sont déjà mis d’accord sur une réforme de l’État qui se fera sans tabou. Des experts extérieurs y seront associés. Deux vice-Premiers (un francophone et un néerlandophone) encadreront le dossier institutionnel. Les soins de santé pourraient être régionalisés. Et pour y arriver, il faudra une majorité des deux  tiers pour voter les lois institutionnelles… ce qui obligera à rallier la N-VA au vote. Le diable sera dans ce “détail”.

Les promesses du VB et du PS

L’espoir fera vivre la Vivaldi et la fera peut-être même réussir. Car pour l’heure, la victoire future du VB aux prochaines élections législatives en 2024 n’est pas acquise. “Cela dépendra de la manière dont la Vivaldi va gouverner: avec de la stabilité, avec une vision, en appliquant une bonne gestion avec de la cohérence, souligne Carl Devos. Leur mission va être de repousser l’anti-politisme, le séparatisme, le racisme et ils devront donner le sentiment d’un État qui s’occupe du bien-être des gens avec une sécurité sociale forte.” En seront-ils capables? “Je suis pessimiste mais pas défaitiste. La formation de la Vivaldi a été extrêmement pénible avec des guerres d’ego et de partis. Cela peut changer. Un déclic peut se produire s’ils s’unissent.

Réaliser la pension (nette) à 1.500 euros coûtera ainsi un bras réclamé par le PS, mais arrachera les ongles des fascistes du VB qui ont fait campagne sur cette promesse auprès de la classe moyenne flamande. C’est un exemple. En attendant, “la position de la N-VA est très difficile. Ils devront trouver leurs voix dans l’opposition. Or ils ont perdu aujourd’hui leur ligne idéologique qui était d’incarner la force du changement”, signale Carl Devos.

Les sept partis tiennent à présent le cordon sanitaire entre leurs mains. Et pas seulement pour repousser les fascistes. On l’oublierait presque, mais le premier défi de ce nouveau gouvernement sera de faire face au coronavirus plutôt qu’à l’extrême droite. “Tout s’est passé jusqu’ici comme si c’était l’apanage du gouvernement de Sophie Wilmès tandis que les sept partis négociaient comme en temps ordinaire sur les thématiques habituelles. Or ce n’est pas le cas, s’insurge Caroline Sägesser. Et on a vu que si l’opinion publique avait été favorable à la gestion de Wilmès au départ, ensuite avec les difficultés qui sont apparues comme le manque de masques ou le sort réservé aux maisons de repos, cela s’est effrité.” Le nouveau gouvernement mettra-t-il en place une autre stratégie? Ce sera le premier test pour la Vivaldi. Et il y en aura beaucoup d’autres.

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