L’investisseur belge est trop émotif. Un danger pour l’économie?

Au début de la crise sanitaire, les Belges qui épargnent ont paniqué face à la volatilité boursière, au point de faire des choix contreproductifs. Un comportement qui n’est pas anodin en termes d'économie globale.

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Le confinement a mis les nerfs de nombreux citoyens à rude épreuve. Mais pour ceux qui investissent dans les marchés, c’était panique à bord. Confrontés à un événement totalement inédit, beaucoup ont été terrorisés par la chute des cours en bourse. C’est cette agitation que quantifie aujourd’hui une enquête du gestionnaire d’actifs Schroders.

Résultat: 77% des investisseurs belges ont modifié leurs portefeuilles en février et mars, surtout avec une tactique de repli. «Dans ce cas précis, ça voudrait dire qu’une partie des gens sont carrément sortis de la Bourse et ont mis leur épargne sur un compte épargne, tout simplement», explique à la RTBF Wim Nagler, directeur des ventes en Belgique chez Schroders. Et paradoxalement, plus ces investisseurs estiment avoir un bon niveau en la matière, plus ils ont réagi, notamment en vendant à ce qui s’est révélé être le pire moment. Un comportement qualifié «d’émotif et d’irréaliste» par le sondage, comme le relaye Belga, mais qui n’est pas sans effet sur l’économie globale.

Le calme avant la tempête

L’enquête est très claire sur un point: il existe un décalage net entre la confiance des investisseurs et leurs réactions in vivo. «Les investisseurs ont une fausse image d’eux-mêmes. Ils se voient comme une calculatrice au sang-froid, mais réagissent en réalité instinctivement et s’agitent avec les chimères du moment», constate Wim Nagler.

La question qui se pose c’est de savoir pourquoi les investisseurs débutants ont été moins prompts à réagir à la volatilité financière, ceux-ci étant seulement 53% à avoir changé leurs portefeuilles, contre 89% pour les «experts». «C’est peut-être le fait d’avoir trop regardé son portefeuille qui a amené les Belges plus expérimentés à agir de la sorte», estime Anh Nguyen, professeur de finances à l’UCLouvain. «Plus on est bombardé d’informations, mauvaises dans ce cas-ci, plus on réagit. C’est ce qui s’est manifestement passé ici».

Mais ces résultats ne le surprennent pas. C’est même plutôt une constante dans les recherches académiques et il n’est surpris non plus de voir que les investisseurs, malgré leur réaction épidermique à la crise, se disent très peu inquiets dans le sondage de Schroders. 49% d’entre eux ont une inquiétude qualifiée de faible, contre seulement 3% à un niveau élevé. «C’est un paradoxe que l’on observe souvent. Quand on demande aux investisseurs s’ils dorment sur leurs deux oreilles, la crise semble loin, même lorsque l’époque est compliquée. C’est seulement au moment précis où ils sont face à un problème qu’ils changent de posture. C’est aussi en voyant les réactions des autres que la peur arrive», note Anh Nguyen.

Un appétit un peu trop aiguisé?

Une autre conclusion de l’enquête, ce sont les attentes très, voire trop, optimistes des investisseurs par rapport au rendement de leurs placements. Alors qu’en moyenne, un fonds de pension a une performance d’environ 5%, l’investisseur belge vise 7,7%, ce qui représente un chiffre déjà très élevé. L’année passée, ils espéraient 11% et ils estiment aujourd’hui que ce taux devrait remonter vers 10% dans les cinq ans.

L’investisseur belge serait-il un peu trop gourmand? Oui, pour Wim Nagler, qui parle d’ambitions «exagérées». Si on cherche à comprendre la raison de ce décalage, on remarque que cela est dû au souvenir des performances passées de l’économie. «Lorsque l’on regarde l’évolution de ces dix dernières années, les affaires fonctionnaient bien, que quel que soit l’actif dans lequel on investissait. Aujourd’hui, en repensant à cela, les investisseurs se disent qu’il n’y a aucune raison pour que le marché ne performe plus autant. Mais ce serait oublier qu’aujourd’hui, lorsqu’on prête à l’État belge, c’est à un taux d’intérêt négatif. Dans un tel contexte, il est compliqué de continuer à faire des performances aussi hautes que 10%», analyse Anh Nguyen.

Un risque pas facile à contenir

Le souci, c’est qu’en ayant des objectifs aussi élevés, les investisseurs ont tendance à prendre aussi plus de risques. Peuvent-ils dès lors poser un problème pour l’économie globale seulement en se comportant de manière inadéquate? Est-ce qu’ils pourraient prochainement aggraver la crise s’ils se remettent à paniquer? Pour Anh Nguyen, cela dépendra en bonne partie d’un facteur. «Il faudra voir la part de l’épargne mise dans les marchés. Ce n’est pas le cas, mais si 90% de l’épargne était investie là-dedans, une crise comme celle du début d’année se ressentirait fortement», juge-t-il.

Pourtant, la règle est a priori connue de tous: les cycles économiques comportent souvent des hauts, parfois des bas. Au total, un investissement se révèle généralement gagnant mais il faut tenir le coup pour ne pas paniquer lors des mauvaises périodes. «Un investissement doit s’inscrire dans le long terme et comme on l’explique à l’université, il vaut mieux acheter bon marché et vendre cher. Mais quand on regarde le comportement des investisseurs particuliers, on remarque plutôt qu’ils ont tendance à acheter haut parce qu’il se disent que ça va continuer à monter. Et après, quand ça baisse, ils prennent vite peur et ils vendent bas, comme cette année où ils ont vendu au pire moment», constate Anh Nguyen.

Alors que faire pour empêcher ces dérives? Une piste, ce serait de renforcer l’éducation financière de la population. Il y a des initiatives, surtout pour les jeunes avec Wikifin entre autres, mais il manque encore des outils pour les plus âgés. «Maintenant, il ne faut pas oublier que l’on parle de lutter contre des biais comportementaux», rappelle Anh Nguyen. «Il n’est pas simple d’agir là-dessus. Sur le papier, cela semble simple mais c’est compliqué de gérer des émotions. C’est pour cela que cela peut être utile de se faire aider par des professionnels», recommande-t-il.

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