Vaccin contre le Covid-19 : la loi du plus riche

Plus de la moitié des futures doses de vaccins ont déjà été commandées par les pays riches, selon un rapport d'Oxfam. Or, les conséquences de ce déséquilibre ne seront pas seulement sanitaires.

Une volontaire reçoit un vaccin contre le Covid-19 - NELSON ALMEIDA / AFP

Chacun pour soi. C’est certainement la devise partagée par ce groupe de pays riches. Alors qu’ils représentent seulement 13% de la population mondiale, ils ont réservé environ la moitié des potentiels futurs vaccins contre le Covid-19. Leur logique: passer des accords avec de multiples fabricants pour s’assurer la production et la livraison de doses, avant même qu’un vaccin soit finalisé. Au total, 5,3 milliards de doses ont déjà été pré-commandées, selon Oxfam, dont 51% pour des pays développés dont les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Japon, les Etats membres de l’UE, ainsi que l’Australie, Hong Kong, la Suisse et Israël. Donald Trump fait office de pionnier: dès le mois de mai, son gouvernement a négocié des accords, pour un total de 800 millions de doses pour 330 millions d’habitants. Avec son 1,5 milliard de doses, pour 450 millions d’habitants, l’Union européenne n’a rien à lui envier.

De quoi arranger les affaires des laboratoires pharmaceutiques bien avancés dans la course aux vaccins, comme AstraZeneca, Sanofi ou Pfizer. Beaucoup moins celles des pays pauvres. Les 49% restants ont été promis à des pays en développement dont l’Inde, le Bangladesh, la Chine, le Brésil, l’Indonésie ou encore le Mexique, indique l’ONG dans son rapport publié ce jeudi. Ils devront se partager les 2,575 milliards de doses, alors que la Chine et l’Inde comptent près de 2,600 milliards d’habitants.

Pour le bien de tous

C’est un fait, les laboratoires ne pourront fabriquer assez de vaccins pour l’ensemble de la population mondiale dans un premier temps. Mais « l’accès vital aux vaccins ne doit pas dépendre d’où on habite ni de l’argent qu’on a », dénonce Robert Silverman, d’Oxfam. Face à cette concurrence déloyale, de nombreux experts en santé publique plaident pour une répartition mondiale des premières doses. « Nous devons persuader les dirigeants mondiaux que les premières quantités limitées de vaccins devront être partagées mondialement », estimait récemment Richard Hatchett, directeur général de la Coalition pour l’innovation en matière de préparation aux épidémies (Cepi). « Il ne faut pas qu’une poignée de pays ait la main sur tous les vaccins qui seront produits dans la première moitié de 2021. »

Pour une distribution juste et équitable des doses, un dispositif de mutualisation internationale appelé Covax, soutenu par Cepi et l’OMS, a été mis au point. Le but fixé exige un engagement et un investissement immédiats de tous les pays. Ce n’est pas gagné: il est déjà boycotté par Washington, Moscou et Pékin et manque de financements.

Vaccination à deux vitesses

Ce nationalisme vaccinal inquiète. Dans un monde globalisé, ce repli sur soi n’a pas de sens, dénonce le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus. Pire encore, celui-ci « met des vies en danger », a alerté mercredi la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. « Aucun d’entre nous ne sera en sécurité tant que nous ne serons pas tous en sécurité. » Alors que la planète semble se diriger vers une vaccination à deux vitesses, un appel a été lancé à l’ONU pour faire du vaccin contre le Covid-19 un bien public mondial. Plutôt que de vacciner toute la population d’une poignée de pays, les plus riches, l’OMS veut privilégier ceux qui en ont le plus besoin, avec un ordre de priorité indépendant des nationalités, en commençant par les 20% de gens les plus vulnérables de chaque pays, dont le personnel médical.

Les enjeux de cette coopération sont avant tout sanitaires – dans un monde globalisé, ce déséquilibre va retarder la sortie mondiale de la pandémie -, mais pas seulement. Cette guerre des vaccins, menée par les pays riches, ne fera qu’aggraver les inégalités sociales et économiques, déjà creusées par la pandémie. Ceux qui auront commandé plus de doses que nécessaires risquent de conserver ce surplus pour l’offrir à d’autres nations, en échange de faveurs ou de soutiens diplomatiques, s’inquiète Thomas Bollyky, directeur du programme de Santé mondiale au Council on Foreign Relations. Les rivalités pour obtenir un vaccin contre le Covid-19 ne font que commencer.

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