Les enfants, victimes collatérales des féminicides

Les enfants ne sont pas épargnés par les violences conjugales. Témoins directs ou indirects, ils sont, eux aussi, des victimes à part entière, jusqu'à parfois être tués comme leurs mères.

Un enfant de féminicide, en pleurs après le procès du meurtrier de sa mère au Chili - Belga

Un nouveau féminicide a eu lieu en Belgique. Il s’agit du quatorzième recensé depuis le début de l’année. Derrière ce chiffre, il y a des noms: ceux de Françoise D. (40 ans) et de sa fille Mya (12 ans), retrouvées mortes au domicile familial à Spa samedi dernier, poignardées à plusieurs reprises par le compagnon de la victime. Ce dernier a été placé sous mandat d’arrêt pour le double meurtre.

Cette terrible histoire fait écho à celles de l’ancienne bourgmestre d’Alost Ilse Uyttersprot, de Jessika, de Myriam ou encore d’« une femme », toutes mortes cette année sous les coups d’un homme. Mais elle rappelle aussi tristement qu’au milieu des violences machistes, il y a des enfants. Longtemps considérés comme simples témoins, ils sont pourtant des victimes à part entière. Parfois directement visés, souvent oubliés.

En chiffres

Selon l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes, en Belgique, dans plus de 40% des situations de violences conjugales, au moins un enfant a été témoin. Quand il s’agit de violences graves et très graves, la proportion frôle les 50%. On sait également qu’au moins 40% des enfants exposés sont également, eux-mêmes, victimes de maltraitances physiques.

L’année dernière, au moins quinze enfants ont survécu à l’assassinat de leur mère, selon le décompte de Stop Féminicide. Quatre enfants ont été tués, dont deux en même temps que leur mère.

Un contexte traumatisant

Sans qu’ils assistent pour autant directement aux scènes brutales, les enfants au coeur des violences conjugales vivent dans un climat de tension. Ce contexte n’est bien évidemment pas sans conséquence sur leur développement psychique et physique, ce qui leur confère ce statut de victime. Bien que chaque cas soit singulier, beaucoup présentent des troubles comportementaux, relationnels et émotionnels, avec des pensées suicidaires, 10 à 17 fois plus fréquentes que chez les autres enfants. 60% d’entre eux vont présenter également un stress post-traumatique.

De nombreuses études ont par ailleurs démontré que sans suivi psychologique suffisant, ces enfants sont susceptibles de reproduire les violences vécues, voire de devenir eux-mêmes victimes à l’âge adulte. Ce ne serait que logique: les enfants, ces éponges à émotions, se construisent en fonction des modèles qui leur sont présentés par la société ou par la sphère privée. En vivant dans une famille où elle est fréquente, ils en viennent parfois à penser que la violence est un comportement « normal », une façon tolérable de régler les conflits.

Un sujet récent et méconnu

Le risque de complications post-traumatiques est plus grand encore lorsque l’enfant a été témoin de féminicide « intime », la forme la plus extrême de violences conjugales. Comment se construire et se reconstruire lorsque papa est en prison pour avoir tué maman? Que deviennent ces enfants après un tel drame? En Italie, l’un des pays les plus novateurs, il existe depuis 2018 une loi spécifiquement consacrée aux orphelins de violences conjugales. Elle garantit une aide psychologique juridique, un accès gratuit à un avocat et à un médecin. En Belgique, en revanche, la loi n’impose pas de suivi psychologique systématique.

« On commence seulement à sensibiliser à l’existence de la problématique des enfants de violences conjugales et de féminicides », analyse Hafida Bachir, secrétaire politique de Vie Féminine, rappelant que « le féminicide n’est pas reconnu en tant que tel chez nous ». « Ce qui veut dire qu’on est encore plus loin de reconnaître cette situation pour les enfants. »

des manifestants contre les violences faites aux femmes

– Wojtek RADWANSKI / AFP

Inscrire le terme « féminicide » dans le code pénal, comme « parricide » et « infanticide », est toutefois « un combat symbolique et insuffisant si les autres mesures ne suivent pas », à savoir la prévention, la protection des victimes, la poursuite des auteurs ainsi que l’adoption et la mise en oeuvre de politiques efficaces, à l’échelle nationale. Soit l’approche recommandée par la Convention d’Istanbul, ratifiée par la Belgique en 2016. Quatre ans plus tard, le pays respecte seulement 20% de ses engagements, dénonce Hafida Bachir, pointant la complexité du système belge « qui nuit à une politique de lutte contre les violences faites aux femmes ». 

Une prise en charge problématique

Sans cadre juridique spécifique, la prise en charge de ces enfants de féminicides varie. « Il est possible que l’enfant soit placé par exemple dans la famille du père ou que ce dernier récupère ses enfants à sa sortie de prison », énumère Céline Caudron, coordinatrice de Vie Féminine, dénonçant le principe « hyper conservateur » selon lequel un enfant a besoin de sa maman et de son papa, même si le second a tué la première. C’est pour cette même raison que la garde partagée est privilégiée dans le cadre d’une séparation. Une situation dangereuse pour les victimes de violences conjugales qui doivent alors rester en contact avec leur ex-compagnon. Pire encore, celles qui tentent de protéger leurs enfants du parent violent peuvent être perçues comme « aliénantes » et ainsi, perdre la garde.

Pourquoi de telles aberrations? « C’est vraiment une mauvaise compréhension du mécanisme des violences faites aux femmes, en particulier les violences conjugales et les féminicides », explique la militante féministe, mettant en lumière une nouvelle forme de violences reproduite sur les enfants. « Je n’ai jamais entendu, en Belgique en tout cas, une situation où les enfants ont été pris un peu en considération dans le cadre de violences conjugales ou de féminicides », regrette-t-elle. Vu qu’ils sont plus susceptibles de reproduire ce type de comportements, sans qu’il y ait pour autant de déterminisme non plus, « il serait pourtant utile de s’intéresser aux enfants. Pas seulement pour les droits des enfants, mais aussi même pour prévenir les violences. Ce serait plus bénéfique pour les enfants, les femmes et, plus généralement, pour la société. Mais pour y arriver, il faudrait prendre les violences conjugales au sérieux. Et on en est encore loin. »

Plus d'actualité