Pseudo-victimes de la Shoah sur TikTok: la tendance divise

Des dizaines d’ados incarnent depuis la mi-août des personnes mortes lors de l’Holocauste sur le réseau social chinois. Entre volonté de faire le buzz et tentatives sincères de sensibilisation sur les horreurs de la guerre.

@BelgaImage

Si vous utilisez TikTok, vous avez peut-être vu passer ces images ces jours-ci. Dans une première version, on peut voir une fille face caméra avec des marques de violence physique, se réclamant être une victime des nazis dans les camps de concentration. Dans une atmosphère sombre, elle s’adresse à ses abonnés depuis le «paradis» en parlant de la façon dont elle est morte. Glaçant… Mais il y a aussi par exemple la version pop montrant une ado mourir dans une chambre à gaz sous un air de Bruno Mars, avec la chanson «Locked Out of Heaven» («Bloqué en-dehors du paradis»).

La réaction ne s’est pas fait attendre: une pluie de critiques s’est abattue sur ses «Tiktokeurs» caricaturant des victimes de l’Holocauste.

Prêts à tout pour des likes?

Très vite, des internautes ont ainsi condamné une tentative honteuse de faire le buzz. C’est le cas d’une jeune fille juive de 19 ans, Briana, interviewée par «Wired» et qui a perdu des membres de sa famille pendant l’Holocauste. Utilisatrice de TikTok, elle décrit une mode qui se place dans un contexte plus large, celui du «trauma porn». En clair, diffuser des images choquantes fait réagir, capte l’attention et c’est pour ça que ce genre de contenu marche.

Mais pour Briana, cela réveille des cicatrices profondes: «La plupart des créateurs font [ces vidéos] pour sauter sur une tendance afin d’obtenir des likes et une exposition [mais ils sont] mal informés et terriblement ignorants. Cet aspect désensibilise davantage les spectateurs à ce type de comportement et normalise ces contenus nuisibles. Cela peut être très choquant pour les personnes dont la famille a survécu ou péri pendant la guerre».

Taylor Hillman, 21 ans, elle aussi interrogée par «Wired», se trouve dans une position un peu différente. Elle a fait sa propre vidéo de cette tendance en voulant faire un message plus pédagogique. Mais elle remarque aussi que nombreux ont été les jeunes à s’être jetés sur ce sujet sans réfléchir, seulement dans le but d’être populaires. «J’ai personnellement eu des membres de ma famille qui ont été placés dans des camps de concentration, donc le sujet me tient à cœurJ’ai essayé de faire ma vidéo d’une manière qui n’offenserait pas les autres membres de la communauté juive, en ne romantisant pas».

Entre fermeté et indulgence

Évidemment, tout cela n’a pas échappé aux associations mémorielles. C’est le cas du Mémorial d’Auschwitz qui a publié un long communiqué sur les réseaux sociaux. «La tendance ‘victimes’ sur TikTok peut être blessante et offensante», est-il écrit pour commencer. «Certaines vidéos sont dangereusement proches ou déjà au-delà d’une banalisation de l’histoire». Mais le musée se veut aussi modéré, refusant de «jeter l’opprobre» sur les jeunes et en reconnaissant que certains pouvaient avoir des intentions autres que de faire le buzz. Le Mémorial voudrait plutôt en profiter pour ouvrir un dialogue sur le sujet, parlant même d’un «défi éducatif».

En Belgique, Nicolas Zomersztajn, du CCLJ (Centre Communautaire Laïc Juif), parle de son côté de vidéos «déplorables» et d’une «précarisation» de l’histoire. «On a l’impression qu’ils abordent cela comme un sujet banal, sans avoir conscience de ce dont ils parlent. Pour moi, cela symbolise une faillite de la transmission de la mémoire. C’est comme si la Shoah était ramenée à de la télé-réalité», dit-il. «Mais je ne dis pas qu’il faut les culpabiliser parce qu’ils peuvent ne pas avoir conscience de la portée de leurs vidéos. Il faut qu’ils se rendent compte que cela peut blesser, notamment les familles qui ont perdu des proches et pour qui ce souvenir est encore vif».

La difficulté de s’adresser aux plus jeunes

Reste cette question: comment aborder le «défi éducatif» dont parle le Mémorial d’Auschwitz, surtout avec les plus jeunes? Comment faire pour éviter que des dérives de ce genre ne se répètent? Pour Nicolas Zomersztajn, il n’y a pas de solution miracle. «Certains privilégient l’émotion mais si on ne fait que ça, le message est éphémère et on n’en retient pas grand-chose. Il faut donc aussi axer sur la connaissance historique en tant que telle. Par exemple, simplement faire un voyage à Auschwitz ne suffit pas au travail de mémoire. Il faut aussi aborder la question de la Shoah sur un plus long terme, lors d’une année scolaire, ce qui peut se clôturer par ce passage à Auschwitz».

Il note aussi le besoin de diversifier les canaux d’information, notamment sur les réseaux sociaux et de manière appropriée pour montrer l’exemple. Mais il reconnaît que sur ce plan-là, les organisations qui entretiennent la mémoire de la Shoah sont très peu présentes sur les réseaux où se trouvent les jeunes, Instagram et TikTok en tête. «Évidemment, on pense à nos façons de communiquer mais pour s’implanter sur des réseaux sociaux comme ceux-ci, cela demande une expertise supplémentaire pour savoir comment s’adresser de la meilleure des façons aux jeunes», conclut-il.

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