La Californie ne peut plus lutter contre les incendies… avec ses prisonniers

En Californie, le coronavirus limite le recours aux détenus, devenus pourtant indispensables dans la lutte contre les feux de forêt de plus en plus intenses. Mais pour certains, ce programme devrait de toute façon appartenir au passé.

Des détenus volontaires en Californie, le 2 août 2020. © BELGA/JOSH EDELSON

La saison des incendies fait déjà rage en Californie, alors qu’elle atteint habituellement son pic à l’arrivée des vents d’automne. Plus dévastateurs que ceux de l’an dernier, les feux qui ont déjà ravagé plus de 450.000 hectares de forêts et chassés près de 240.000 personnes, figurent tristement parmi les plus vastes de l’histoire du Golden State. L’état d’urgence a été déclaré, et des milliers de pompiers déployés. Pour faire face aux 585 foyers, le gouverneur Gavin Newsom a également demandé l’aide des Etats voisins et d’autres pays, comme l’Australie et le Canada, faute de personnel.

Car cette année, l’agence californienne en charge de la lutte contre les incendies, CalFire, a fait état d’une pénurie d’une main-d’œuvre cruciale: les « hand crews », ces équipes chargées de débroussailler les terrains et de creuser des travées d’endiguement afin d’empêcher l’avancée du feu. Éprouvante, cette mission est souvent attribuée à des détenus. Sauf que cette année, en raison de la pandémie, ils manquent à l’appel.

Entre deux feux

L’enrôlement des prisonniers aux côtés des pompiers remonte à la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’Amérique avait besoin de main-d’œuvre pour remplacer les hommes partis au front. Plusieurs Etats (dont l’Arizona, le Nevada, le Wyoming et la Géorgie) utilisent encore des détenus contre les catastrophes naturelles, mais aucun dans des proportions comparables à la Californie. Au fil du temps, ces recrues reconnaissables à leur uniforme orange et non jaune sont devenues indispensables pour cet État de la côte ouest, confronté à des feux toujours plus dévastateurs et fréquents. Ils sont généralement près de 4.000 détenus – dont 250 femmes – à venir gonfler les rangs des pompiers civils sur le terrain. Soit 15 à 20% des effectifs des secouristes californiens. Cette année, ils ne sont que 1.300, selon Le Monde.

Un détenu volontaire pour lutter contre les incendies en Californie

© BELGA

L’épidémie de Covid-19, qui a fait plus de 170.000 morts aux Etats-Unis, est évidemment pointée du doigt. À l’heure de la crise sanitaire, près de 10.000 détenus ont bénéficié d’une libération anticipée en Californie, pour permettre aux établissements largement surpeuplés de respecter davantage les règles de distanciation physique. Résultat: les prisonniers condamnés à des peines légères et considérés comme peu dangereux – ceux qui sont éligibles à rejoindre les soldats du feu – sont aujourd’hui moins nombreux dans les prisons californiennes. D’autres sont cantonnés dans leurs cellules, le temps de faire face à une autre menace. Plus de 112.000 détenus et surveillants ont été infectés par le Covid-19 à travers le pays, selon le New York Times. 825 en sont morts.

Steak grillé contre exploitation

Surnommés les « orange angels », ces prisonniers-pompiers sont tous volontaires et sélectionnés par l’administration pénitentiaire. Aucun ne peut avoir été condamné pour agression sexuelle, ni bien sûr pour incendie volontaire. La mission nécessite également une bonne condition physique. Les intéressés sont ainsi testés sur leurs aptitudes par le Camp de conservation du Département de la Correction et de la Réadaptation et sont ensuite formés pendant deux semaines par CalFire.

Le programme a de quoi attirer leur convoitise: ils logent dans des « camps de préservation », où les conditions de vie sont nettement meilleures que derrière les barreaux, avec des dortoirs et des steaks grillés au barbecue plutôt que des cellules et des plateaux-repas sans saveurs. Pour chaque journée au feu, les prisonniers bénéficient également de deux jours de réduction de peine. Les autorités carcérales y voient un moyen de favoriser la réinsertion sociale. Paradoxal lorsque l’on sait que ces détenus formés au métier de pompier ne pourront l’exercer à leur sortie de prison, en raison de leur casier judiciaire.

Les critiques à l’encontre de ce programme ne s’arrêtent pas là. Leur salaire, dérisoire, indigne également. En effet, les détenus ne sont payés qu’un dollar de l’heure, contre 20 dollars minimum pour les civils. C’est l’emploi le mieux payé dans les prisons californiennes, défendent les autorités sans pour autant convaincre les nombreuses organisations de défense des libertés civiles qui dénoncent une forme d’exploitation. Chaque année, la Californie économise 100 millions de dollars grâce à ses « anges orange ».

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