Vaccin anti-coronavirus : faut-il le rendre obligatoire ?

En Australie et aux États-Unis, le débat sur une future vaccination obligatoire contre le Covid-19 est lancé. Et en Belgique ?

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C’est presque devenu un cliché, tant ça a été répété: nous courons un marathon face au coronavirus, pas un sprint. Une course de longue haleine, dont on a parfois du mal à voir le bout. Mais bout, il y aura. À entendre certains, la ligne d’arrivée ne sera franchie qu’avec le développement d’un vaccin contre le Covid-19. C’est par exemple ce que laissait entendre en juillet les experts du GEES, en indiquant que le port du masque pourrait être maintenu après l’hiver, voire jusqu’au vaccin.

Ce n’est qu’à l’arrivée de celui-ci que nous en aurions alors vraiment fini avec les codes couleurs, les bulles sociales et autres distanciation physique. Une perspective qui nous renvoie au mieux au début de l’année prochaine, aucun groupe pharmaceutique n’ayant jusqu’ici terminé une phase 3 (la dernière phase d’essais cliniques).

Obligatoire en Australie ?

La question de l’opportunité ou non d’imposer une future vaccination contre le Covid-19 a jusqu’alors été peu soulevée en Belgique. Lors du dernier Conseil national de sécurité, la Première ministre s’est bornée à indiquer « qu’aucune mesure » ne permettait d’éradiquer le virus. « Nous avons besoin d’un vaccin », a dit Sophie Wilmès. Par contre, à l’étranger, le débat est lancé.

Se faire vacciner contre le Covid-19 devrait « être obligatoire », a déclaré mercredi le Premier ministre australien Scott Morrison. Face aux critiques des anti-vaccins, celui-ci a jugé que les enjeux étaient trop importants : « Nous parlons d’une pandémie qui a détruit l’économie mondiale et provoqué des centaines de milliers de morts dans le monde » a déclaré Scott Morrison. L’Australie a d’ores et déjà déjà passé un accord avec le groupe pharmaceutique suédo-britannique AstraZeneca pour s’assurer d’obtenir un vaccin « prometteur ». Les autorités australiennes estiment qu’il faudrait que 95% de la population soit immunisée pour véritablement éradiquer le virus.

De l’autre côté du globe, le très influent docteur Fauci, directeur de l’Institut américain des maladies infectieuses, a lui estimé que le vaccin anti-coronavirus ne devrait probablement pas être obligatoire : « On ne peut pas obliger, ou tenter de forcer les gens à se vacciner, nous ne l’avons jamais fait ». « On peut le rendre obligatoire pour certains groupes, comme les personnels médicaux, mais on ne peut pas le faire pour la population générale », a-t-il ajouté.

Initier le débat

Qu’en sera-t-il chez nous ? Faut-il rendre obligatoire le futur vaccin anti-coronavirus en Belgique ? « La question est délicate, juge Florence Caeymaex, maître de recherche FNRS et professeur à l’ULiège. Je ne suis pas certaine de pouvoir y répondre sans enquête scientifique approfondie, qui mette en balance les bénéfices de ce vaccin et ses coûts, c’est-à-dire de ces effets indésirables potentiels ». Pour cette spécialiste de philosophique politique et sociale, par ailleurs actuelle présidente du Comité consultatif de Bioéthique de Belgique, « il ne faudrait pas imposer cette vaccination sans avoir initié le débat au préalable. On n’est pas dans l’obligation militaire, on n’est pas sur un champ de bataille. Il faut poursuivre un idéal de démocratie sanitaire comme objectif, et donc essayer de délibérer collectivement là-dessus. Tout le monde est concerné, il faut donc inclure du mieux possible le citoyen dans le débat. Sinon, l’adhésion risque d’être difficile à obtenir ».

Selon une étude parue dans la revue scientifique Lancet Infectious Diseases, 26% des Français de plus de 18 ans refuseraient en effet d’utiliser le vaccin contre le virus s’il devenait disponible. Ainsi, alors que la vaccination a joué un rôle non négligeable dans le développement de nos systèmes de santé après-guerre et faisait l’objet « d’un très large consensus social », réserves et suspicions à son égard ont depuis émergé  dans certaines franges du public. « Quelques fois à raison, note Florence Caeymaex. Vu les exigences de profit auxquelles est tenue l’industrie pharmaceutique, se pose parfois la question de la dangerosité ou en tout cas de l’utilité de certains produits ».

Concilier le temps de l’urgence et celui de la science

Attention, il ne s’agit pas ici de tomber dans de l’anti-vaccination « primaire » ; comme le rappelle la chercheuse, « pour de nombreuses maladies, notamment infantiles, vacciner reste une politique de santé publique efficace ». Dans le cas du Covid-19, le problème serait plutôt cette course effrénée vers le vaccin. « Dans un contexte d’urgence et alors qu’il va y avoir beaucoup d’argent en jeu, il va falloir que les États soient extrêmement vigilants. Sur le respect strict des procédures d’essais cliniques, sur la manière dont les vaccins vont être mis sur le marché. Cela va être une compétition très féroce, mais le profit ne devra jamais primer sur l’intérêt public ».

On touche ici du doigt l’antagonisme manifeste entre le temps politique, forcé de répondre à l’urgence, et le temps long de la science, celui de l’expérimentation, de l’essai et de la vérification, où ce n’est parfois qu’après dix ans et de nombreuses études que l’on découvre de potentiels effets indésirables. « Evidemment, c’est gênant de ne pas avoir de solution thérapeutique directement disponible, concède Florence Caeymaex. Mais en même temps, même s’ils restent à affiner, il me semble qu’on a déjà des outils disponibles pour lutter contre l’épidémie : avoir une politique de test sérieuse – alors que jusqu’ici elle a été relativement chaotique en Belgique ; garder une politique de distanciation physique quand c’est nécessaire ; garantir aux hôpitaux des moyens suffisants pour accueillir les patients durement touchés par la maladie, etc. Et tout ça permet aux laboratoires d’avoir le temps nécessaire à la recherche, et de développer un vaccin dans les meilleures conditions.

À ce moment- là, conclut la chercheuse, il sera temps de voir si on doit imposer la vaccination ou pas. Pourquoi ne pas imaginer faire la même chose qu’avec la grippe, et cibler les personnes à risque, les personnes âgées, etc. ? On pourrait rendre obligatoire le vaccin anti-coronavirus dans certains secteurs, comme en maisons de repos ou en milieu hospitalier, et laisser le choix  au reste de la population. Dans tous les cas, l’important selon moi, c’est de mener une appréciation différenciée du risque en fonction des publics ».

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