Coup d’État au Mali: le «domino» qui déstabilisera le Sahel?

Après le putsch de ce 18 août, le Mali est plongé dans l’incertitude, au point de faire craindre un retour des djihadistes et une fragilisation de la région. Mais attention : le coup d’État de 2020 n’est pas celui de 2012…

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Le régime malien est tombé tel un château de cartes. À nouveau. Comme pour le putsch d’il y a huit ans, la base militaire de Kati, près de la capitale Bamako, s’est rebellée et le président a renoncé à son poste. La ressemblance entre ces deux événements est assez forte pour que les fantômes du passé réapparaissent, d’où la condamnation du coup d’État par la communauté internationale. En 2012, le coup d’État avait été suivi par la déclaration d’indépendance de la région touareg du Nord, l’Azawad, puis par la montée en force des djihadistes. Ce n’est qu’avec l’intervention française que le pays a échappé à leur domination. Et pour 2020, rebelotte?

La crainte du retour du terrorisme

Il est vrai que l’état de l’armée malienne laisse toujours à désirer face à la menace djihadiste. Une partie de l’État-major est emprisonnée avec le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) et le meneur du putsch n’est que colonel. Mais ce n’est pas tout: l’armée malienne – comme de nombreux secteurs civils – reste minée par la corruption. «Quand les djihadistes ou d’autres groupes armés ont besoin de renouveler leurs munitions, il arrive qu’ils s’approvisionnent auprès de militaires maliens», explique Georges Berghezan, chercheur au GRIP (Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la Sécurité).

Ce dernier précise que pour autant, le contexte de 2020 est très différent de celui de 2012. Côté positif: il y a beaucoup de missions militaires étrangères au Mali pour éviter que la situation ne dérape comme celle française, Barkhane, ou celle de l’ONU, la Minusma… «Nous ne sommes pas dans le même contexte de « flottement sécuritaire » qu’en 2012», affirme Michel Luntumbue, lui aussi chercheur au GRIP. Contrairement au précédent putsch, ces missions jouent un rôle stabilisateur et tampon, mais la crise ne va pas être sans conséquences sur elles. «Les militaires ne remettent pas du tout en cause les missions internationales. Ceci dit, cela va sans doute engendrer plus de confusion et de chaos. Les djihadistes pourraient profiter de la désorganisation de l’armée malienne», ajoute Georges Berghezan.

Une recrudescence du terrorisme est donc à craindre et la présence de l’État islamique dans la région n’est pas là pour arranger les choses, ce qui n’était pas le cas début des années 2010. La question est de savoir quelle sera l’importance de leur retour. «Les djihadistes contrôlent des pans de territoire dans le Nord mais ça m’étonnerait beaucoup qu’ils prennent des villes», pense Georges Berghezan. «Ils peuvent faire une guerre asymétrique avec des attentats, des prises d’otages ou des embuscades sur les grands axes, mais pas une guerre de conquête sur Gao, Tombouctou, Kidal…».

Une chute qui en appelle d’autres?

Cette prédiction pourrait presque sembler rassurante, mais il ne faut pas non plus oublier une autre différence par rapport à 2012. Ces dernières années, le terrorisme a essaimé dans tout le Sahel, même dans des pays comme le Burkina Faso qui étaient a priori épargnés. L’attaque au Niger contre de jeunes Français début du mois est là pour le rappeler.

Le plus inquiétant, c’est que cela reflète la fragilité des États de la région. «Il y a des régimes faibles dans tout le Sahel et il se pourrait que le Mali ne soit que le premier domino à tomber, ce pays étant le plus faible», analyse Philippe De Leener, professeur de l’UCLouvain. Les journaux Le Monde et La Croix ont d’ailleurs pointé qu’il y avait bel et bien cette crainte d’une «contagion» de la crise malienne chez ses voisins, surtout avec l’arrivée d’élections en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso et au Ghana.

Michel Luntumbue n’est cependant pas aussi catastrophiste: «On ne peut pas extrapoler le contexte malien au Niger ou au Sénégal, et même si la Côte d’Ivoire est aussi un pays fragile, il n’y a pas une crise de gouvernance telle qu’au Mali. On n’a pas non plus une crise de légitimité au Burkina Faso». Il ne pense pas non plus qu’il soit déjà possible d’affirmer si oui ou non l’Azawad tentera de réaffirmer son autonomie vis-à-vis du Mali.

Un pays défaillant

Si les problèmes ne manquent pas dans la région, le Mali les cumulait en effet tout particulièrement. «Cela fait longtemps que le Mali est dans une situation instable», rappelle Philippe De Leener. «On n’a jamais eu là-bas une véritable démocratie portée par la population et ici, IBK n’est pas un homme fort, c’est son clan familial qui l’est. C’est donc ce réseau-là qui a soutenu le régime tout en essayant de tirer un maximum des ressources aurifères et pétrolières du pays par le clientélisme». Cette corruption est d’ailleurs l’un des principaux déclencheurs des manifestations qui ont eu lieu contre le pouvoir ces derniers mois. Georges Berghezan pointe aussi d’autres exemples comme des équipements militaires achetés en cash mais qui n’ont jamais servi, des achats probablement entachés de pots-de vin.

À cela, il faut ajouter les sempiternels problèmes de pauvreté, des tensions intercommunautaires qui se sont renforcées ces dernières années, des soupçons de manipulations lors des élections législatives au profit du président et l’absence des pouvoirs publics. «La population est laissée dans des conditions de vie misérables. Et puisque cela ne s’améliore pas, il n’est pas étonnant de voir ces manifestations organisées par le « Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques du Mali »», constate Georges Berghezan.

C’est dans ce cadre que les militaires moins hauts gradés, réputés plus proches de la population, ont tenu à prendre le pouvoir en soutien aux manifestants. «L’insatisfaction était déjà présente lors du premier mandat d’IBK», dit Philippe De Leener. «Il a forcé les choses pour garder le pouvoir et c’était trop. Et quand au Mali le régime est renié par la population, on a typiquement ce type de réaction d’un officier supérieur. Tout cela n’est donc pas étonnant. L’armée joue le rôle qu’elle a depuis toujours [ndlr : il s’agit du quatrième coup d’État de l’histoire du Mali après 1968, 1991 et 2012]. Et le souci, c’est qu’on est dans une situation de non-lieu politique où il n’y a aucun groupe avec un projet politique pour prendre le pouvoir. C’est là que l’armée pourrait avoir un rôle positif».

«Je ne sais pas si l’armée est la seule structure qui présente une certaine cohésion vu qu’elle est en recomposition», ajoute Michel Luntumbue, «mais en tout cas les putschistes sont animés par la volonté de mettre en place un gouvernement de transition impliquant l’opposition et la société civile afin d’amorcer un changement de gouvernance au MaliReste à savoir qui des militaires et de la société civile assumera quel rôle au cours de la phase de transition qui s’annonce».

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