« Safer cities », pour dénoncer et cartographier le harcèlement de rue

L’association Plan International Belgique veut rendre la ville « plus sûre ». Jeunes et moins jeunes sont invités à indiquer, sur une plateforme digitale, les lieux publics où ils ont été victimes de harcèlement sexuel.

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91% de filles et 28% de garçons belges ont été victimes de harcèlement sexuel dans des lieux publics. C’est la conclusion d’une étude réalisée en 2019 par Plan International Belgique. Des résultats marquants, similaires à ceux présentés dans un rapport de l’association Vie Féminine, qui en 2018, montrait que 98% des femmes interrogées avaient déjà subi, au moins une fois dans leur vie, une situation « sexiste » dans l’espace public (commentaires intrusifs, propos sexuels, insultes, sifflements, attouchements, viols, etc.).

Afin de lutter contre ce type de comportements, Plan International Belgique lançait fin 2019 la plateforme digitale « Safer Cities ». Un outil qui a plus que jamais tout son sens, puisque selon l’association, « le nombre de témoignages de harcèlement sexuel a atteint un sommet pendant le confinement ». « Beaucoup de ces plaintes concernaient le manque de contrôle social dans les rues, a expliqué à Belga Wouter Stes, chargé de plaidoyer au sein du Plan. À cause du confinement, les chances de trouver des témoins éventuels étaient beaucoup plus faibles. Pour certains auteurs, c’était donc comme s’ils avaient carte blanche».

Plus de 1500 lieux déjà signalés

L’association invite les victimes à partager sur « Safer Cities » leur témoignage et à identifier des lieux publics à Bruxelles, Anvers et Charleroi où elles se sont senties en insécurité, ou au contraire, en sécurité. Depuis son lancement, plus de 1.500 lieux ont déjà été signalés dans une des trois villes précitées. Mais attention, « le but, ce n’est pas de désigner des zones géographiques », précisait Magali Lowies, coordinatrice des jeunes chez Plan International Belgique, à la DH. D’ailleurs, les jeunes rapportent que pour eux, le harcèlement sexiste est une affaire d’opportunités pour le harceleur et il a lieu plutôt dans des endroits bondés ou dans des lieux déserts, où qu’ils soient ».

Non, l’objectif est plutôt de sensibiliser à la question, de documenter les différentes formes que prend le harcèlement sexuel et de recueillir des pistes de solutions. L’initiative permet également de questionner la place octroyée aux femmes dans l’espace public, un espace encore trop souvent pensé par et pour les hommes.

Une autre relation à l’espace public

Théoriquement, femmes et hommes ont le droit de jouir à part égale de l’espace public, de se déplacer dans la rue, dans les transports en commun, etc. Et pourtant, dès l’enfance, les filles sont forcées de battre en retraite et de laisser la place aux garçons. Dans son enquête « Loisirs dans l’espace public : quelle mixité des enfants ? » publiée en 2019, la Ligue des familles dressait ce constat : « Plus ils et elles grandissent, moins ils et elles jouent en mixité, d’autant plus si les activités proposées sont identifiées comme genrées. Pire encore, à l’adolescence, les filles quittent l’espace public ».

Dès la cour de récréation, les petites filles sont cantonnées en bordure de cour, et doivent laisser la place aux garçons, qui occupent souvent tout l’espace avec leur partie de foot. Même phénomène à l’œuvre dans les plaines de jeu et les terrains de sport publics, où la présence féminine est généralement bien moins marquée. En grandissant, pour éviter de se retrouver potentiellement en situation d’insécurité, les femmes doivent développer des « stratégies d’évitement » dans l’espace public, comme le note l’association Femmes Prévoyantes Socialistes : adaptation de leur itinéraire (passer par des lieux fréquentés et bien éclairés), de leur tenue vestimentaire, etc.

Changer les murs et les mœurs

Bien sûr, la peu de place accordée à la femme dans l’espace public tient autant à la structure architecturale de nos villes qu’à l’éducation et aux normes de genre intégrées et reproduites dès le plus jeune âge. En cela, aménager des espaces inclusifs et agréables devra nécessairement s’accompagner par un changement profond des mentalités.

Mais veiller à ce que les rues soient bien éclairées, penser des espaces plus agréables à tous ne pourra pas faire de mal. À Bruxelles, le gouvernement a adopté un plan de lutte contre les violences faites aux femmes pour la période 2020-2024, présenté par Nawal Ben Hamou, secrétaire d’État à l’Égalité des chances (PS). Le plan prévoit plusieurs mesures qui visent à penser l’urbanisme sous le prisme du genre.

L’aspect genré sera notamment pris en compte au moment de l’octroi de permis, et des analyses d’impact seront prévues pour tout nouveau projet d’équipement public. Le nom de certaines rues seront également féminisées. « Les différents types de violences masculines contre les femmes forment un continuum de violence qui prend sa source parfois dans des choses qui peuvent paraître anodines, mais qui contribuent à forger les stéréotypes de genres », ont justifié les auteurs du plan.

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