Le marché de l’emploi belge, mauvais élève de l’Europe

Plusieurs titres de presse ont annoncé tambour battant que la Belgique comptait 1,4 million d’inactifs, ce qui revenait selon eux à autant de personnes ne cherchant pas de travail. Une caricature à nuancer mais qui rappelle indirectement que le marché du travail belge est malade.

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Voilà un chiffre qui a le don d’interpeller: 1,4 million, autrement dit le nombre de personnes classées comme inactives sur le marché du travail belge. Cette donnée sort directement d’une étude réalisée par Stijn Baert, professeur d’économie du travail à l’université de Gand. Mais par mégarde, plusieurs médias, flamands et francophones, ont traduit cela en 1,4 million de personnes ne cherchant pas de travail. C’est faux mais cela ne veut pas dire pour autant que la situation n’est pas grave.

Les inactifs: un ensemble de personnes très différentes

Rendons d’abord à César ce qui est à César: cette confusion est compréhensible. Les différences qui font qu’une personne est classée comme active ou inactive sont assez complexes et il est facile de s’y perdre. «À la base, la population active représente les personnes qui souhaitent travailler et qui soit ont un emploi, soit n’en ont pas (autrement dit les chômeurs)», explique Muriel Dejemeppe, professeure d’économie à l’UCLouvain.

«Quant aux inactifs, il s’agit en effet des personnes sans emplois qui, pendant une semaine de référence, n’ont pas été en recherche active d’un emploi mais pas seulement. Il y a aussi parmi les inactifs ceux à la recherche d’un emploi mais qui ne sont pas disponibles dans les semaines qui suivent, par exemple à cause d’un séjour, des charges familiales ou autres. À cela on peut ajouter les bénévoles, les pensionnés, les personnes en assurance maladie, celles découragées par le manque d’opportunités, voire les bénéficiaires d’une allocation de chômage qui ne sont pas considérés comme disponibles», détaille-t-elle. Bref, confondre inactifs et personnes en âge de travailler ne cherchant pas d’emploi est abusif !

Un indicateur qui n’honore pas la Belgique

Une fois cette petite confusion réglée, les idées sont déjà plus claires pour analyser le message de l’auteur de l’étude en question, Stijn Baert. Selon lui, le monde politique ne s’attaquerait qu’à la pointe de l’iceberg, à savoir le taux de chômage, en oubliant tout ce qui a sous la ligne de flottaison, les inactifs en somme.

Pour pouvoir juger de la gravité de la situation qu’il dénonce, Muriel Dejemeppe rappelle qu’il vaut mieux regarder au taux d’emploi (la part des personnes en emploi dans la population) et à son contraire, celui du non-emploi. «Une économie du travail qui se porte bien, c’est-à-dire qui soutient le régime de sécurité sociale, doit se baser sur ces deux taux. Comparer le nombre d’inactifs sans regarder ces chiffres-là n’a pas de sens», dit-elle.

Or ici, la Belgique n’a pas de quoi fanfaronner. Dans la population 15-64 ans, la Belgique a un taux d’emploi à 65,3% en 2019 selon Eurostat. Seuls quatre pays de l’UE font pire: l’Espagne, la Croatie, l’Italie et surtout la Grèce. Le plat pays est par exemple loin derrière les Pays-Bas (78,2%), même si Muriel Dejemeppe ajoute un bémol ici. «Le concept d’emploi signifie avoir travaillé au moins un jour. Mais il faut savoir que dans des États comme les Pays-Bas, le travail à temps partiel est beaucoup plus développé. Cela gonfle les chiffres. Si on prend un taux d’emploi en équivalent temps plein, les différences sont moins fortes». Une consolation qui n’empêche pas de faire la Belgique l’une des mauvaises élèves de l’Union européenne.

Des problèmes qui appellent à des solutions

Il y a plusieurs faiblesses qui expliquent ce retard belge. D’abord, il y a des différences régionales, qui ne se résorbent que très lentement. La Flandre a un taux d’emploi flatteur, avec un record pour la province de Flandre-Occidentale (72,4%), loin devant la province du Hainaut, dernière à 55,7%. «Cela tient aussi en partie au fait qu’en Belgique, le taux d’emploi parmi les plus âgés est très faible. On part chez nous très tôt à la retraite, c’est-à-dire vers 60 ans, du fait de politiques prises entre les années 1970 et 1990. Maintenant, on tente d’inverser la tendance mais il faut du temps pour que les habitudes changent», ajoute Muriel Dejemeppe. À cela il faut ajouter le problème des personnes à faible niveau de qualification qui ont un coût du travail souvent trop élevé, et de l’intégration des étrangers sur le marché du travail. Ces derniers ont beaucoup trop de barrières à franchir: problème de langue, de reconnaissance de diplôme, de formation, de décrochage scolaire, sans oublier la discrimination à l’embauche.

«Cette situation est problématique pour la sécurité sociale, d’autant plus que cette dernière doit faire face à la retraite de la génération du baby boom et tout cela dans un contexte de crise économique majeure. C’est pourquoi l’augmentation du taux d’emploi est un enjeu crucial. Il faut continuer à encourager les mécanismes qui font que les personnes aient plus d’incitants à continuer à travailler, au moins à temps partiel. Le but n’est pas de les faire travailler jusqu’à 70 ans mais il y a un enjeu important à ce niveau-là», suggère la professeure de l’UCLouvain. «Avec des collègues, on recommande aussi des mesures de réduction de charges sur les salaires, non pas de façon généralisée mais extrêmement ciblée, en particulier sur les bas salaires. Cela permet de stimuler le taux d’emploi des jeunes, en particulier avec peu de qualification».

Pour éviter ici d’opter pour des solutions hâtives, Muriel Dejemeppe insiste en tout cas à prendre en compte les bons indicateurs, par exemple ici en ne regardant pas seulement le nombre d’inactifs. « Il faut faire un bon diagnostic. C’est comme une maladie : on n’applique pas le même remède à une grippe ou un cancer. Et malheureusement dans ce cadre-là, la lasagne institutionnelle belge qui éparpille les compétences ne facilite pas les choses ».

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