La Biélorussie: une nouvelle crise à l’ukrainienne?

Depuis les élections biélorusses, la contestation ne cesse de grandir vis-à-vis du président Lukachenko, faisant peser le spectre d’un scénario ukrainien. Les deux pays restent cela dit très différents.

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Un vent nouveau souffle aujourd’hui en Biélorussie. Chaque jour qui passe, les manifestations se font de plus en plus importantes dans la capitale Minsk contre le président Lukachenko, fermement attaché au pouvoir malgré des élections largement considérées comme frauduleuses. Des grèves générales sont décrétées et l’opposante Svetlana Tikhanovskaïa, réfugiée en Lituanie suite à des élections, s’est dite prête à «assumer ses responsabilités» pour gouverner le pays. Il y a six ans, un tel scénario avait eu raison du président ukrainien de l’époque, Viktor Ianoukovytch, lui aussi fermement pro-russe. S’en est suivi une période d’instabilité politique et des conflits qui se poursuivent encore de nos jours.

Les similarités entre la Biélorussie et l’Ukraine amènent forcément à comparer si les deux pays de l’ex-URSS pourraient suivre le même chemin. Mais malgré ces ressemblances, il faut aussi rappeler que l’un n’est pas l’autre et que d’autres éléments entrent ici en jeu.

Des clivages très différents

Tout d’abord, il faut rappeler que la population biélorusse n’est pas du tout aussi polarisée que l’ukrainienne. Un des grands facteurs de tension à Kiev était l’opposition exacerbée entre les russophones, logiquement pro-russes, et les ukrainophones, pro-occidentaux. Il faut ajouter à cela l’existence de régions à tendance séparatiste en Crimée et dans le Donbass, où la présence russe est encore plus affirmée.

En Biélorussie, c’est simple, il n’y a rien de tout cela. La population est bien plus homogène et entièrement russophone. De plus, si celle-ci est aujourd’hui divisée, ce n’est pas véritablement autour d’une opposition entre pro-russes et pro-UE. «Je dirais plutôt qu’il y a un clivage entre les procommunistes qui sont pour Lukachenko et les prodémocratie de Tikhanovskaia», juge Michel Hermans, politologue à l’ULiège. Même s’il précise que cette dernière est plus proche de l’Union européenne, d’où son exil en Lituanie, il n’est pas question de chercher dans la destitution de Lukachenko un moyen de se détacher brutalement de la Russie. Cela change donc la donne.

L’ombre de la Russie

Pour autant, cela ne veut pas dire que ce qui se passe en Biélorussie n’implique pas du tout l’Union européenne et la Russie, surtout pour cette dernière. Minsk et Moscou ont même établi depuis 1997 une union destinée à aboutir à une organisation supranationale. De ce fait, les liens économiques et politiques sont extrêmement étroits, sans compter l’aspect culturel. Bref, au vu de ce rapport particulier entre les deux pays, Vladimir Poutine regarde attentivement ce qui se passe chez son voisin.

Ce que veut Moscou, c’est donc garder sa position privilégiée en Biélorussie. Il est hors-de-question de perdre ce qui représente son plus proche allié avec le Kazakhstan. La première option est dès lors de garder Lukachenko au pouvoir à Minsk pour maintenir la stabilité de cette relation et c’est ce qui est privilégié maintenant. Mais il se pourrait que ce ne soit pas la seule carte à jouer. «Ce que Poutine préfèrerait peut-être, c’est que quelqu’un remplace Lukachenko tout en gardant un lien étroit avec cette personne», suppose Michel Hermans. Dès lors, les regards se tourneraient vers Tikhanovskaia et son mari, grand opposant à Lukachenko. «Si elle devait prendre le pouvoir et instaurer la démocratie, il faudrait d’ailleurs un accord plus intelligent et balancé avec la Russie.»

Un véritable jeu d’échecs

Mais pour l’instant, il n’en est pas encore question. La préférence de la Russie reste le statu-quo et le soutien au président biélorusse actuel. «Cela permet à Lukachenko de se prévaloir du soutien de Moscou, qui pourrait écraser tout le monde, mais pour la Russie, ce n’est pas le scénario à privilégier. Au risque sinon d’une révolte à l’ukrainienne. Poutine lui conseille plutôt de ne pas en faire de trop à l’égard des manifestants pour ne pas jeter de l’huile sur le feu et risquer que la révolte ne devienne incontrôlable», analyse Michel Hermans.

D’un autre côté, il faut regarder ce que l’UE compte faire. Face à l’autoritarisme biélorusse, les pays européens pourraient continuer à imposer des sanctions, comme ce qui a déjà été fait une première fois la semaine dernière. Une réunion sur la Biélorussie est d’ailleurs prévue à Bruxelles ce mercredi. «Si l’UE fait cela, les sanctions économiques peuvent faire très mal et les manifestations seront sûrement alimentées. Ce serait clairement pour que la population réagisse contre le pouvoir», dit le politologue de l’ULiège. «Mais cela peut aussi provoquer un ressentiment», prévient-il.

D’un autre côté, si l’UE ne réagit pas, cela risque selon Michel Hermans de condamner indirectement la révolte biélorusse. «Si personne ne bouge, cette révolte peut s’étouffer. Et si Lukachenko ne réprime plus, cela peut mener à une stratégie de pourrissement, en attendant que les manifestants s’épuisent. Or la meilleure des oppositions a besoin de quelqu’un contre qui s’opposer», rappelle-t-Il. «Quoi qu’il en soit, il ne pourra y avoir de vraie solution à cette situation que par une sortie pacifique, avec une ouverture à la fois vers la Russie et vers l’Europe, c’est à dire mâtinée d’indépendance et de liens préservés avec Moscou.»

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