Le double confinement des personnes handicapées

Sentiment d’abandon, dégradation des conditions de vie, soins de santé peu ou pas accessibles… Selon un rapport d’Unia, la crise du Covid-19 a exacerbé les difficultés au quotidien des personnes handicapées et de leur famille.

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Elles se sont senties abandonnées, ont eu le sentiment de ne pas vraiment compter. Pour les personnes en situation de handicap et pour leur famille, la crise du coronavirus « a laissé des traces très profondes ». C’est le constat d’Unia, l’organisme qui lutte contre la discrimination et pour la promotion de l’égalité des chances, après avoir mené une enquête auprès de 502 personnes handicapées et 363 de leurs proches. « Les personnes en situation de handicap interrogées ont exprimé de nombreuses plaintes concernant leur qualité de vie pendant le confinement, déclare dans un communiqué Patrick Charlier, directeur d’Unia. Beaucoup de plaintes ont porté sur leur vie relationnelle, leurs conditions de vie au quotidien, l’accès aux soins de santé, des difficultés encore plus grandes pour faire leurs courses au supermarché ou se promener en rue par exemple ».

Très souvent, la crise sanitaire a exacerbé des situations déjà problématiques. Contacts sociaux plus restreints, accumulation de tensions dans l’environnement familial, manque accru d’autonomie… ces problèmes sont devenus « encore plus manifestes ». Et la fermeture des écoles spécialisées, la suspension des activités et des thérapies en cours ou l’interdiction de sortir au plus fort de la crise n’ont rien arrangé. Un confinement dans le confinement.

« On peut vraiment parler de perte de repères pour les personnes en situation de handicap » confirme Cinzia Agoni, porte-parole du Groupe d’Action qui dénonce le Manque de Places pour les personnes handicapées de grande dépendance (GAMP), un groupe de pression citoyen. Chez certains, on a constaté une sorte de syndrome de glissement. Il y a des personnes qui sont vraiment entrées en dépression, alors qu’elles étaient encore plus isolées que d’habitude. L’arrêt des thérapies et des activités a fait mal. Certains ont même régressé, en tout cas chez les plus jeunes. Des enfants, propres, se sont remis à faire pipi au lit. Il y a vraiment eu une rupture dans les apprentissages ».

Doubles jobs épuisants

Du côté des familles aussi, la période a été particulièrement délicate. Beaucoup ont dû, dans l’urgence, faire face à un choix impossible : laisser la personne handicapée dans sa structure d’hébergement, sans possibilité de visites pendant de longues semaines, ou la garder à la maison, 24h sur 24h, et s’en occuper seul. Avec toutes les difficultés et la charge de travail supplémentaire que cette deuxième « option » a pu occasionner. Pour les parents, il a en effet fallu se débrouiller sans aides ménagères ou aides-soignantes, tout en jonglant tant bien que mal avec les impératifs du télétravail… Un double job épuisant ; le GAMP a d’ailleurs mené une campagne de sensibilisation intitulée « Je craque » et a récolté de nombreux témoignages de parents épuisés et désemparés après deux mois de confinement.

Dans son rapport, Unia relève le manque de soutien aux familles et estime que certaines formes de soins, d’aides ménagères ou psychologiques auraient dû être maintenues ou prévues. Pour Unia, les travailleurs concernés « auraient pu bénéficier plus facilement d’un congé pour s’occuper à la maison d’une personne qui en avait besoin. La garde d’enfant aussi aurait dû être facilitée ».

Des solutions structurelles

À Bruxelles, le gouvernement Vervoort a tenté de répondre à la situation. En urgence, deux millions d’euros ont été débloqués, afin de créer 20 places de répit (des structures qui accueillent temporairement les personnes handicapées de grande dépendance pour que leurs proches puissent souffler et reprendre un peu de forces). Vingt autres places pour des personnes handicapées souffrant d’un trouble du comportement seront également mises sur pied. « C’est une bonne chose, juge Cinzia Agoni. On ne va pas cracher dans la soupe. Mais c’est comme appliquer un petit sparadrap sur une blessure très profonde». Cela risque en effet d’être insuffisant pour que la Belgique soit en adéquation avec ses obligations européennes. Car, comme le rappelle la porte-parole du GAMP, le Comité européen des droits sociaux (institution qui fait partie du Conseil de l’Europe) a condamné l’État belge pour le manque de places d’hébergement et de solutions d’accueil pour les personnes handicapées de grande dépendance en 2013.

Selon Cinzia Agoni, le secteur manque toujours de solutions structurelles. « Cela fait des années que nos revendications au GAMP sont les mêmes : il faut plus de budgets consacrés au handicap. Bien sûr, on nous dit que c’est pareil pour tous les secteurs, il manque de l’argent partout. Après, c’est une question de priorités. Et puis, il y a des pistes à explorer. Pourquoi ne pas prétendre, pour les personnes handicapées susceptibles de s’inclure davantage dans la société, à des fonds européens dédiés ? Ça permettrait de transférer des budgets disponibles et de les utiliser autrement, à destination, par exemple, des personnes lourdement handicapées, qui ne sont pas en mesure de s’intégrer sur le marché du travail. Des solutions existent, conclut-elle. C’est avant tout une question de choix politiques ».

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